Les Nouveaux chiens de garde, film de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Pamphlet, France (2011), 1 h 45.
Les Nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat relève d’un genre cinématographique inédit, né avec les derniers films de Michael Moore : le docu-pamphlet. Il est intéressant de constater la confusion des médias et du Net devant la nature exacte de l'objet : documentaire pour Allo Ciné et la plupart de ses internautes cinéphiles, pamphlet, par exemple, pour le blog MediaTech. La confusion dans l’emploi des termes, parfois au sein de la même critique, montre à quel point le film joue sur deux tableaux, usant du sérieux que confère le genre documentaire pour mieux faire passer un message politique orienté. Car la veine pamphlétaire du film est sensible dès la séquence introductive, au cours de laquelle Pierre Desgraupes fait l’éloge des Chiens de garde de Nizan (1932), virulente attaque idéologique contre les élites intellectuelles françaises des années 1930. Elle poursuit son chemin tout au long des trois parties du film, par le truchement de lectures récurrentes d'un texte perçu comme fondateur. Contrairement à une démarche documentaire, qui consiste à filmer le réel ou à étudier les archives pour dégager une vérité singulière à laquelle le chercheur ne s’attend pas forcement, les deux réalisateurs posent une idée (la collusion problématique des élites intellectuelles et du monde politico-économique), déjà exposée par Nizan, reprise en 1997 par Serge Halimi dans son pamphlet éponyme, comme une évidence, afin de bâtir une accusation à charge d’une heure trois quart qui prend les allures d’une démonstration scientifique, logique et objective.
Les Nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat relève d’un genre cinématographique inédit, né avec les derniers films de Michael Moore : le docu-pamphlet. Il est intéressant de constater la confusion des médias et du Net devant la nature exacte de l'objet : documentaire pour Allo Ciné et la plupart de ses internautes cinéphiles, pamphlet, par exemple, pour le blog MediaTech. La confusion dans l’emploi des termes, parfois au sein de la même critique, montre à quel point le film joue sur deux tableaux, usant du sérieux que confère le genre documentaire pour mieux faire passer un message politique orienté. Car la veine pamphlétaire du film est sensible dès la séquence introductive, au cours de laquelle Pierre Desgraupes fait l’éloge des Chiens de garde de Nizan (1932), virulente attaque idéologique contre les élites intellectuelles françaises des années 1930. Elle poursuit son chemin tout au long des trois parties du film, par le truchement de lectures récurrentes d'un texte perçu comme fondateur. Contrairement à une démarche documentaire, qui consiste à filmer le réel ou à étudier les archives pour dégager une vérité singulière à laquelle le chercheur ne s’attend pas forcement, les deux réalisateurs posent une idée (la collusion problématique des élites intellectuelles et du monde politico-économique), déjà exposée par Nizan, reprise en 1997 par Serge Halimi dans son pamphlet éponyme, comme une évidence, afin de bâtir une accusation à charge d’une heure trois quart qui prend les allures d’une démonstration scientifique, logique et objective.
Critiquer ou démontrer ?
Chez Balbastre et Kergoat, la critique précède toujours la démonstration. Dès la première séquence, lorsque la caméra filme la remise du prix du meilleur livre politique de l’année par l’Assemblée nationale (attribué en 2009 à Raphaëlle Bacqué), le ton général est donné : voix off goguenarde qui ponctue le discours d’antiphrases ironiques (Laurent Joffrin est la première victime de cette technique) et incrustations électroniques surplombant les protagonistes de la réception (députés et journalistes) qui indiquent au public les identités et fonctions de chacun. L’idée qui sous-tend ce dispositif est de suggérer la proximité intellectuelle de la profession journalistique avec le pouvoir qu’elle est censée critiquer, à travers la représentation de sa proximité physique et sociale. Si le procédé est efficace, voire dévastateur (le baiser désormais célèbre entre Arlette Chabot et Charles Pasqua), il n’en suscite pas moins un certain malaise chez le spectateur. Car le film met en branle une démonstration fondée sur une logique binaire implacable. On argumente ad hominem, on accable avec la violence du pamphlétaire, avant d’apporter des preuves à charge qui présentent toutes les garanties de l’objectivité. Pour parvenir à cet effet, l’une des techniques régulièrement employées dans ce type de films est l’ « effet scientifique ». En mélangeant habilement le sérieux que confère l’énonciation de chiffres et l’élaboration continue d’une caricature, on donne au pamphlet une allure de scientificité qui semble rendre la charge idéologique incontestable. Ainsi, comme dans les deux derniers films de Michael Moore (Sicko et Capitalism : a love story), les auteurs s’appuient sur des chiffres et des graphiques. Dans la deuxième partie traitant des trente experts qui dominent la scène médiatique française depuis un quart de siècle, on exploite des données statistiques issues d'études de l’INA (ici, le nombre d’appariations annuelles à la TV de chaque expert) à travers d’amusants graphiques sur lesquels des avatars caricaturés font du vélo. L’effet de sérieux des chiffres est gauchi par le recours à la caricature. Une technique amusante qui rend digérable une information un peu rébarbative. Mais la dimension caricaturale contamine rétrospectivement toute la démonstration lorsque l’exemple en image censé illustrer les chiffres énoncés se fonde sur une manipulation des archives par le montage. Cette technique est efficace quand elle recense la permanence d’un propos idéologique obsessionnel qu’un Michel Godet, par exemple (« les Français ne travaillent pas assez »), réitère sur toutes les chaînes de télévision depuis trente ans. Elle laisse dubitatif lorsque les auteurs dénoncent les faux débats idéologiques entre journalistes prétendument opposés, en sélectionnant de courts extraits des duels télévisés qui opposent chaque semaine Luc Ferry et Jacques Julliard sur LCI. Les duettistes font assaut d’amabilité et semblent d’accord sur tout. Le résultat ? La pense unique triomphe. Le spectateur se trouve confronté au problème de la sélection des extraits d’archives, sortis de leur contexte, à qui l'on peut faire dire ce que l’on veut dès lors que les morceaux choisis se résument à une phrase, voire parfois une seule expression, systématiquement répétée (« je suis d’accord avec vous »).
Frapper et fuir.
Frapper et fuir.
Sur un autre registre, le film confond souvent la dénonciation des pratiques et la dénonciation des personnes. Il touche juste lorsqu’il montre des séquences publiques, largement diffusées, dans lesquelles des professionnels sont pris la main dans le sac. Soit en pleine faute déontologique lorsque Jean-Pierre Elkabbach ou Michel Drucker, salariés d’Arnaud Lagardère sur Europe 1, louent les vertus de leur patron sur une chaîne du service public, ou lorsque Christine Ockrent accomplit pour Microsoft, un de ces « ménages » rémunérateurs dont les grands groupes industriels et financiers sont prodigues. Soit en plein délit de faiblesse ou d’incompétence, lorsque Laurent Joffrin attaque mollement Chirac ou Sarkozy, ou lorsqu’Alain Minc, en grand prophète du libéralisme heureux et entouré d’amis experts qui se congratulent mutuellement, célèbre la résilience de l’économie américaine quelques mois avant le krach de 2008. Balbastre et Kergoat font également œuvre de pédagogie lorsqu’ils montrent la collusion problématique des experts économiques avec le monde de l'industrie et de la finance qu’ils sont en charge de commenter (économistes universitaires et salariés de grands groupes, participant à divers comités de surveillance…), collusion qui jette une ombre de doute sur l’objectivité de leurs propos. Mais le film glisse trop souvent vers une dénonciation de personnes qui vire au procès d’intention. Quand les réalisateurs ponctuent leur propos de plans où l’on voit rentrer au Cercle, club très privé de la capitale, tout le gratin politico-économique-médiatique de Paris, on peut s’interroger sur les conditions de ces prises de vue. Quand ont-elles été effectuées ? Sur une ou plusieurs journées ? Durant combien de temps ? Sans indications chronologiques, les images récurrentes de personnalités méfiantes, entrant à la dérobée dans un lieu select, donnent au public l’impression d’une entente secrète (voire d’un complot) entre membres d’une même élite, qui manipulerait dans l'ombre la conduite des affaires du pays, entre une coupe de champagne et un toast au foie gras. Placée dans la même situation, l’équipe du Petit journal de Canal Plus serait sans doute allée au devant des invités du Cercle pour poser quelques questions affutées. Ici, la caméra voyeuse se dissimule, dénonce les acteurs de cette petite Foire aux vanités parisienne sans les questionner. Un effet de vraisemblance un peu lâche, produit par un montage manipulateur, qui n’est pas loin des méthodes de paparazzi ou de corbeaux de village. Les surtitres mobiles qui égrènent les multiples emplois de chacun, planent comme un doigt accusateur, faisant accroire à l’idée d’un cumule honteux de prébendes et de charges (« cumulards, tous pourris »). On n’est pas loin des méthodes de dénonciations publiques pratiquées par la justice révolutionnaire. De fait, le soupçon finit par contaminer le regard du spectateur, planant sur tous les sujets saisis par la caméra, y compris ceux qui ne sont pas les cibles prioritaires des deux réalisateurs. Edwy Plenel est montré deux fois en témoin secondaire d’une entorse au code moral (à l’époque où il dirigeait le Monde au côté d'Alain Minc, et sur le plateau d’une émission de Ruquier où Alain Duhamel se fait épingler). La réitération est-elle voulue ou fortuite ? L’effet final est le même : Plenel est à mettre dans le même panier que les autres. Mais comment ce dernier, à l'instar des autres stars médiatiques, pourrait défendre sa position ? Le gros défaut du film réside dans le fait qu’il ne donne jamais de droit de réponse aux acteurs médiatiques qu’il dénonce. Usant régulièrement de méthodes d’investigation journalistique sur le mode parodique (la caméra cachée, le faux appel téléphonique), les auteurs coincent leurs victimes de manière impitoyable. Si Isabelle Giordano, ex-pasionaria radiophonique de la défense des consommateurs, est prise en flagrant délit de copinage avec les grands groupes que son émission pourfend par ailleurs, c’est par l’entremise d’un jeu de mails rapidement lus, desquels sont extraits des morceaux de phrases jugés significatifs. A aucun moment le texte de la journaliste n'est restitué en entier. A-t-on seulement cherché à connaître la réaction de l’intéressée, à lui donner la parole pour s’expliquer ? Voila la limite de l’exercice pamphlétaire au cinéma. Quand une critique est émise dans un média traditionnel, la cible de cette dernière est invitée à répondre. C'est le base même de tout débat démocratique, le médium d'information n'étant pas une œuvre d'art mais un espace d'échange ouvert. La forme filmique est finie par essence, imperméable à tout contre-propos, fermée à tout débat contradictoire dès lors que la bobine commence à défiler dans la salle obscure. Le public et les cibles visées ne peuvent qu'encaisser le propos sans répondre. Fort du discours unilatéral de leur faux documentaire, Balbastre et Kergoat frappent fort avant de se planquer derrière l’opacité d’un écran de cinéma.
Réseau contre réseau.
Réseau contre réseau.
De fait, on sent un glissement progressif du discours durant la projection. Partant d'une dénonciation des médias, le film aboutit à une dénonciation plus générale du système politico-économique, vu comme une entité homogène, au sein de laquelle les journalistes joueraient le rôle de relais de la pensée unique néolibérale. On ne jugera pas ici la pertinence de cette thèse, mais les Nouveaux chiens de garde dévoile tardivement son but réel : contester l’omniprésence de barons médiatiques acquis à la cause du Grand capital et regretter l’absence d’autres voix alternatives (celles de l’économiste Frédéric Lordon par exemple). Au réseau des têtes de gondole télé et audiovisuelles acquises au libéralisme, doit s’opposer un autre réseau, très à gauche, centré sur le site de critique médiatique ACRIMED, le Monde diplomatique ou l’émission de France Inter Là-bas s’y j’y suis, dont le film est une arme de frappe bien usinée. Il suffit de parcourir le site de la production, ou de comprendre une habile stratégie de promotion consistant à prêcher les cinéphiles convaincus lors de débats publics en province et à snober des médias dont on pense qu’ils vont être -à juste titre, d’ailleurs- très hostiles au projet. Dès lors, le spectateur de bonne foi, inquiet des problèmes éthiques que connaît le journalisme français (il suffit de voir une interview présidentielle à la TV pour s’en convaincre), s’attend à voir un documentaire nuancé mais révélateur de la crise démocratique du Quatrième pouvoir qui nourrirait sa réflexion citoyenne. En sortant de la salle, il a le sentiment d’avoir été embrigadé à son corps défendant dans une machinerie idéologique, partie en guerre contre le « système ». D’ailleurs, la vision très pessimiste du film (au final, on semble reparti pour trente ans de connivence et de dénie démocratiques) appelle implicitement à une tabula rasa du monde des médias, prologue d'un effondrement total du système. Ce point de vue maximaliste a l’inconvénient de jeter toute une profession dans le même sac. Les stars de la presse parisienne ne sont pas représentatives d’une profession plurielle, idéologiquement diverse, géographiquement bien implantée sur le territoire français (quid de la presse régional ou locale ?). Nombre de ces professionnels, conscients des problèmes posés par la proximité parfois excessive entre le marché et les rédactions (à travers le rachat de titres de presse par des grands patrons), ont multiplié des démarches salutaires -chartes de déontologie, presse Internet (Mediapart, Rue 89)- dont le film ne dit pas un mot. Sans doute parce que ces réactions déontologiques ne cadrent pas avec une thèse globalisante et sans nuances.
Les Nouveaux chiens de garde procure un incontestable plaisir immédiat. Ce plaisir est propre au pamphlet. Cet exercice de scintillante critique est un genre noble qui permet à celui qui le fréquente de céder à la tentation coupable de la mauvaise foi et de la pensée binaire. Le pamphlet est une forme de délassement de l’esprit citoyen, souvent fatigué par les contorsions qu’une réflexion critique et nuancée impose sans relâche. Et lorsqu’il est réussi, en dépit de ses excès, il porte toujours une part fondamentale de vérité. L’œuvre de Balbastre et Kergoalt est salutaire parce qu’elle sonne souvent juste. Mais comme les derniers brûlots de Michael Moore, elle place le spectateur en porte-à-faux. Venu au cinéma pour recueillir une information, il repart avec le sentiment d’avoir ingurgité un discours idéologique à sens unique, dont il est prié de ne contester aucun des termes. En cela, parce que la manipulation des médias est dénoncée par une manipulation cinématographique fondée sur l'imitation documentaire, les Nouveaux chiens de garde dessert le propos qu’il veut défendre et se tire une balle dans le pied.

2 commentaires:
Ayant vu le film, lu Halimi (mais pas Nizan houuuu), et m'abreuvant des travaux de l'association Acrimed,je pense que le film donne une démonstration effectivement jouissive, mais bancale. Il frappe vite et fort, parfois en escamotant une partie de la démonstration, parfois en allant au plus efficace coupant au plus court. Le support l'impose.
Mais quand on connait le travail quotidien mené avec acuité par Acrimed dans les suites de "sur la télévision" de Bourdieu et de "contrefeux", cela relativise les défauts du film. Ces chercheurs, journalistes et sociologues qui portent un regard critique et de vigilance sur le monde des médias ont des dossiers suffisamment étoffés aujourd'hui pour que le baiser d'arlette et charles ait une signification bien plus dramatique qu'elle n'y parait à l'écran.
Ca fait un peu prétentieux et surpomblant de dire cela mais le film n'est que la partie immergée d'un iceberg bien charpenté qui ne rend pas justice au terrible travail mené par ces vigies. Du jour où j'ai mis le nez dans leurs travaux, je n'ai plus jamais regardé un reportage ou écouté une émission d'info de la même façon. Ils m'ont fait passé de l'autre côté du mirroir.
Salut,
Malgré mes réserves, j'ai souvent pris un vif plaisir au film. Le travail de détricotage du spectacle médiatique réalisé par ACRIMED est salutaire, même si je me méfie toujours des analyses globalisantes (je suis sans doute trop historien pour accepter toutes les généralisations issues de la sociologie), de la rhétorique binaire et de la politique des réseaux. Il suffit de voir les réactions idiotes de Joffrin dans la presse, de sentir le dédain avec lequel le film a été accueilli par les "professionnels de la profession", pour voir que les auteurs ont touché juste. Ces derniers ont fait un boulot salutaire en ces temps de Sarkozye déférente (et quasi quotidienne : j'ai éteint ma télé, je n'en peux plus !).
Mon souci est plus général et de pure forme (le cinéphile pointe derrière le prof d'éducation civique) : le cinéma pamphlétaire doit franchir un cap et assumer sa radicalité et sa mauvaise foi. Michael Moore n'est jamais aussi bon que lorsqu'il en rajoute. Les séquences "documentaires" de ses deux derniers films sont beaucoup moins convaincantes que ses irrésistibles envolées populistes (au sens américain du terme). Les auteurs de brûlots cinématographiques devraient laisser tomber un certain emballage scientifique. Un cinéma clivant n'a pas besoin de demi-mesures mais de polémiques. De penser sa charge idéologique en terme de mise-en-scène. Ici, malgré de nombreuses tentatives de qualité (de Super Size me à Vidéocratie) une forme cinématographique est encore à inventer.
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