Cheval de guerre, un film de Steven Spielberg. Guerre (Etats-Unis), 2012, 2 h 25.
La Première Guerre mondiale a été montrée sous l'angle du témoignage reconstitué (Verdun, d'histoire), du brûlot antimilitariste (les Sentiers de la gloire) ou de la romance (Un long dimanche de Fiançailles). Jamais encore sous celui du conte pour enfants. Elle a été décrite du point de vue des combattants de tous les camps, des blessés et autres gueules cassées (la Chambre des officiers), des femmes (la France) ou des veuves (la Vie est rien d'autres). Jamais encore à travers le regard d'un cheval ! Il fallait bien l'audace et l’ingénuité de Steven Spielberg pour parvenir à rendre crédible et passionnante l'adaptation cinématographique d'un classique de la littérature de jeunesse (Cheval de guerre de Michael Morpurgo).
La Première Guerre mondiale a été montrée sous l'angle du témoignage reconstitué (Verdun, d'histoire), du brûlot antimilitariste (les Sentiers de la gloire) ou de la romance (Un long dimanche de Fiançailles). Jamais encore sous celui du conte pour enfants. Elle a été décrite du point de vue des combattants de tous les camps, des blessés et autres gueules cassées (la Chambre des officiers), des femmes (la France) ou des veuves (la Vie est rien d'autres). Jamais encore à travers le regard d'un cheval ! Il fallait bien l'audace et l’ingénuité de Steven Spielberg pour parvenir à rendre crédible et passionnante l'adaptation cinématographique d'un classique de la littérature de jeunesse (Cheval de guerre de Michael Morpurgo).
Certes, le spectateur peut légitimement rester perplexe devant ce mélange inédit et a priori improbable de féerie enfantine et d'atrocités martiales. Mais il resterait alors insensible au formidable travail de réflexion que le réalisateur a engagé sur la valeur des images qu'il veut montrer au jeune public. Comme les grands auteurs de sa génération (Scorcese et De Palma en tête), Spielberg questionne sans cesse la forme cinématographique. Obsédé par la guerre depuis ses premiers films, hanté par les malheurs du monde depuis une quinzaine d'années, il a progressivement ouvert les yeux sur la violence ordinaire et a été saisi d'effroi, au point qu'une rime visuelle parcourt l'essentiel de son œuvre : un adulte tentant de soustraire un enfant à l'horreur qui l'entoure, avant de devoir l'y confronter (le Monde perdu, la Liste de Schindler, Minority report ou la Guerre des mondes). Cheval de guerre peut être vu comme une démonstration théorique, une manière de mettre en application ce lent basculement du jeune public, de l'innocence originelle vers la barbarie universelle. La mise en scène s'appuie sur une stratégie permanente d'évitement de la brutalité cinégénique. Des enfants meurent hors-champ (Emily) ou fusillés, les pales d'un moulin cachant pudiquement le moment où les balles les foudroient. Lors de la première charge de cavalerie, Spielberg ne filme pas les soldats anglais fauchés par les mitrailleuses, mais les chevaux sautant par-dessus les positions allemandes sans leurs cavaliers, avant de montrer le résultat de cette boucherie en un plan large magistral. Cette pudibonderie morale, cette attention portée à l'innocence du regard des spectateurs, s'appuient sur une utilisation constante de la mémoire cinéphilique. La première partie du film cite John Ford (le prologue à la ferme, surtout le personnage de femme forte incarné par Emly Watson), David Lean, les chromos des productions d'Edward O. Szelznik comme autant de marqueurs d'un cinéma des origines, d'un cinéma en scope flamboyant du samedi soir où l'écran semblait plus grand que la vie. Elle convoque une esthétique disneyenne de parc d'attraction dans la représentation du foyer (la ferme du héros, celle du producteur de confitures français). Mais progressivement, le réalisateur injecte des doses massives de brutalité, jusqu'à une séquence d'offensive dans le no man's land, directement inspirée du prologue d'Il faut sauver le soldat Ryan, qui n'omet rien de la peur, de la boue, du feu et des corps déchiquetés. Comme dans I.A, la sucrerie nostalgique prend un goût de vinaigre, le rêve sirupeux vire au cauchemar. Véhiculant des valeurs humanistes et naïves d’amitié et de courage, Cheval de guerre enchante pourtant le champ de bataille lorsque la présence de Joey, le cheval héros, permet l’esquisse d'un rapprochement entre des êtres humains divisés. Voir la séquence incroyable de fraternisation, à la fois magique et christique, où des soldats ennemis libèrent l’animal blessé d'un écheveau de fils barbelés (enterrant au passage en cinq minutes Joyeux Noël de Christian Carion).
| Le début de la guerre de position dans Cheval de guerre. |
Le cheval est la grande trouvaille du film. Loin d'un anthropomorphisme bêtifiant, souvent raté et insupportable, Spielberg utilise Joey comme un instrument narratif inédit, à la fois miroir animal des tares et des beautés de l'âme humaine (observateur mystérieux dont l'œil reflète l'incohérence du monde), écran moral sur lequel les protagonistes projettent ce qu'ils ont de meilleur ou de pire en eux et corps souffrant du martyr rédempteur. Joey est surtout un fil conducteur, une incarnation pure de la motricité du récit, qui doit filer à toute vitesse en s'affranchissant des barrières, des barbelés ou des tranchées. Joey est l'exact opposé de Balthazar, l'âne de Bresson (Au hasard Balthazar), dont les étapes du parcours narratif permettaient au maître français de fouiller la morale et la psychologie des personnages que l'animal rencontrait. Malgré sa forme classique et familiale, Cheval de guerre est la continuation du récent Tintin, comme proposition d'un cinéma motorique, où la nécessité du mouvement, la quête d'une vitesse acquise et l’ivresse de la vélocité narrative deviennent les enjeux mêmes du film. Il est beau qu'à 66 ans, Spielberg oriente sa carrière vers de tels champs d'expérimentation. Mais la figure du cheval permet aussi de montrer des aspects de la Grande Guerre que l'on avait rarement vus au cinéma. En transformant un cheval de course en cheval de trait, en faisant d'un pur-sang né pour les charges une bête de somme tirant les lourds canons d'une artillerie titanesque, le metteur en scène montre le passage d'une guerre offensive, portée par une cavalerie britannique imprégnée des expériences napoléoniennes et coloniales, à une guerre de position où les machines clouent les hommes au sol. Spielberg filme admirablement l'apparition de la mitrailleuse, le pragmatisme allemand en matière tactique face à l'irréalisme anglais, l'organisation des tranchées et les premiers pilonnages de l'artillerie. Il n'oublie pas le traitement rude que l'armée du Kaiser a infligé aux civils du Nord de la France dans une scène de réquisition forcée, où plane quelque chose de la menace qui hantait la Liste de Schindler. Il rappelle que les animaux ont autant souffert que les hommes dans les tranchées (cinq millions de chevaux morts). Dès lors, le film pose les bases d'un combat entre le cheval, insoumis face à sa banalisation et son obsolescence, et la machine portée par l'industrie et la science (la scène où Joey doit échapper à un tank), entre le passé légendaire et le futur atroce de la guerre, entre la nostalgie d'un geste épique, fantasmé par le cinéma (il y a du Ran dans la manière de filmer les charges de cavalerie) et le désenchantement devant la réification des corps militaires (la chair à canon) et le triomphe d'une mort industrielle qui annonce les horreurs du XXe siècle, déjà évoquées par le cinéma de Spielberg. En quelque sorte, Cheval de guerre est le prequel enfantin des derniers grands films dépressifs du réalisateur américain. Vues sous cet angle, les tentatives de libération de Joey et sa fuite éperdue à travers le no man's land prennent l'allure d'un acte de révolte poignant face à la fatalité.
| L'ivresse de la vitesse et la nostalgie de l'épique. |
Bien sûr, on peut être rétif devant l'avalanche de bons sentiments et l'humanisme béat de Spielberg, qui ne lui inspirent pas toujours ses meilleurs films (la Couleur pourpre, Amistad) et tirent son esthétique vers l'art pompier. On peut tiquer devant le fait que tous les personnages parlent anglais, que par souci d'universalime ou à cause de simples impératifs commerciaux, Spielberg ait oublié de creuser le thème de la communication et du langage, si prégnant dans son œuvre. On peut considérer que les séquences référentielles qu'il orchestre n'atteignent jamais la valeur des modèles dont elles s'inspirent. Et l'on peut regretter que sa vision théorique du cinéma sacrifie la psychologie des personnages et l'identification du spectateur au drame qui se joue à l'écran. Mais on ne peut dénier à Cheval de guerre une étrangeté singulière, une puissance formelle hors-norme, et une cohérence intellectuelle bien supérieure au tout-venant de la production hollywoodienne actuelle.

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