L'Exercice de l'Etat, de Pierre Schoeller. Film politique (France), 2011, 1 h 50.
L’Exercice de l’Etat n’est pas un film politique. Il traite du monde politique, de son fonctionnement et des ambigüités morales dans lesquelles il baigne. Pierre Schoeller ne choisit pas de faire une œuvre-tract dénonciatrice à la Boisset. Il ne se complet pas dans la facilité d’un discours cynique et démagogique (« tous pourris ») ou dans un principe de reconnaissance complice avec le public, vain et caricatural (voir la Conquête et son côté long sketch de Canal plus).
En prenant l’exemple d’un Ministère des Transports fictif et d’un dossier technique (la privatisation des gares), le film explique de façon concrète en quoi consiste l’exercice d’une politique d’Etat au quotidien. Comment se déroule une journée ordinaire, entre les longues réunions de cabinet, l’étude des dossiers et les imprévus (un accident de car nocturne sur lequel il faut se rendre en urgence) ? Quelle quantité de fatigue cette journée représente (les voyages en voiture, parfois dangereux ; les discours à répétition ; l’hostilité des Français) ? Comment gérer les médias, les questions inattendues décochées au moment le moins importun ou lors d’une période de grande lassitude ? Olivier Gourmet incarne formidablement ce politique harassé mais tenace, abruti de fatigue, qui continue malgré tout à avancer, sacrifie sa vie de couple et les quelques miettes de bonheur conjugal qu’il en retire, pour une carrière qui l’oblige à l’absorption d’une quantité conséquente de couleuvres ou à l’élaboration de coups bas peu conformes à sa vraie nature. Face à un ministre en mouvement perpétuel, qui marche, roule ou vole, pendu à son téléphone ou à sa conseillère en communication (Zabou Breitman), Gilles, le directeur de cabinet, froid, méthodique mais humain, représente un pôle nécessaire de stabilité physique et morale pour le politique et son équipe. Michel Blanc, remarquable, est souvent filmé en plan fixe, prisonnier volontaire de sa table de travail. A sa manière, subtile et sophistiquée, l’Exercice de l’Etat rappelle the West wing d’Aaron Sorkin et sa démarche réaliste.
Pierre Schoeller livre un tableau assez triste de l’engagement politique au service de l’Etat. Les héros de son film ont la nostalgie du verbe, de la rhétorique conçue comme instrument de persuasion des foules et comme véhicule d’un lyrisme ou d’un idéalisme étouffés depuis longtemps par les nécessités de la realpolitik et par les conseils des gourous de la communication. Ils passent leur temps à citer des grandes figures du passé, peuvent connaître par cœur le discours prononcé par Malraux à l’entrée des cendres de Moulin au Panthéon (scène fantastique de Michel Blanc). Ils courent après les aphorismes célèbres, cherchent à en capter la force disparue pour redonner du souffle à leurs paroles inaudibles. D’ailleurs, le ministre Bertrand Saint-Jean (patronyme de prêcheur) se bat sans cesse pour avoir le droit de parler, sans beaucoup de succès. Face aux journalistes et à leurs questions-mitraillette qui empêchent le politique de déployer la complexité de sa pensée, face aux manifestants hystériques et violents qui vomissent la parole publique, face aux « vrais gens » en crise pour qui Saint-Jean travaille mais avec lesquels il a perdu le contact. Moment stupéfiant que cet enterrement poignant, où la veuve interdit au ministre de prononcer un discours pourtant sincère et magnifique, qu’il se contente de marmonner à voix basse. Corolaire de cette impuissance du politique et de la démonétisation de sa parole, L’Exercice de l’Etat fait aussi le constat alarmant du suicide de l’Etat, du processus quasi masochiste qui le conduit à se séparer de tous les instruments qui définissent sa puissance régalienne au profit du privé. Lorsque Woessner (Didier Besace), énarque bon teint, annonce son passage chez Vinci pour liquider les gares et dépecer une SNCF à l’agonie, il ne peut que chagriner Gilles, son condisciple, dinosaure anachronique attaché au service public, qui se fera très vite débarquer à la fin du film (« apporter du sang neuf ») sans que son ministre et ami, plus caméléon que jamais, ne lève le petit doigt. L’Exercice de l’Etat est aussi un beau film sur la fin de l’Etat.

1 commentaires:
D'accord avec votre analyse.
Mon regret: c'est effectivement un "tableau" qui nous est livré, une chronique d'un moment; mais pas vraiment une histoire complète avec un début et une fin (on ne sait pas "d'où vient" Saint-Jean, comment il est arrivé en politique; on ignore comment seront réglés les problèmes qu'il affronte... Y aura-t-il une suite, disons en 2013?
(s) Ta d loi du cine, "squatter" chez Dasola
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