Contagion, film de Steven Soderbergh. Film-catastrophe (Etats-Unis, Emirats arabes unis), 2011, 1 h 40.
Steven Soderbergh est un cinéaste animé d' une insatiable curiosité. Gourmand de tous les genres et de tous les formats cinématographiques, qu’il a abordés avec un inégal bonheur depuis près de vingt ans, il pose un regard étonné sur le monde tel qu’il va. Intéressé par les mécanismes et les processus, il tente de rendre compte de la mondialisation, de sa croissance et des ses enjeux géographiques, à travers des histoires délivrées de tout ancrage idéologique, moral ou politique. Traffic mettait en scène une frontière semi-ouverte, décrivait les lieux qui la constituaient, les acteurs qui la géraient et les flux qui la traversaient. Le récent Girlfriend experience montrait la maîtrise des rouages du capitalisme financier et médiatique par une prostituée désirant monter sa propre TPE. Dans Contagion, Soderbergh veut comprendre le processus de propagation d’une pandémie et ses multiples implications, en se livrant un passionnant exercice d’emboîtement des échelles.
Steven Soderbergh est un cinéaste animé d' une insatiable curiosité. Gourmand de tous les genres et de tous les formats cinématographiques, qu’il a abordés avec un inégal bonheur depuis près de vingt ans, il pose un regard étonné sur le monde tel qu’il va. Intéressé par les mécanismes et les processus, il tente de rendre compte de la mondialisation, de sa croissance et des ses enjeux géographiques, à travers des histoires délivrées de tout ancrage idéologique, moral ou politique. Traffic mettait en scène une frontière semi-ouverte, décrivait les lieux qui la constituaient, les acteurs qui la géraient et les flux qui la traversaient. Le récent Girlfriend experience montrait la maîtrise des rouages du capitalisme financier et médiatique par une prostituée désirant monter sa propre TPE. Dans Contagion, Soderbergh veut comprendre le processus de propagation d’une pandémie et ses multiples implications, en se livrant un passionnant exercice d’emboîtement des échelles.
Une contagion virale fictive mais probable (mélange d’un virus porcin et d’un virus de chauve-souris rappelant le SRAS ou le H1N1) s’abat sur la planète en moins de six mois. Du patient 0 aux foules contaminées sur presque tous les continents, on suit, à l'aide d'un récit chronologique rigoureux et de cartes évolutives régulièrement filmées, la progression spatiale de la maladie du point de vue des malades, des médecins, des grandes organisations internationales (OMS, CPCM, CDC), des autorités politiques et militaires ou des médias. L’enquête prophylactique menée dans le film par le docteur Orantes (la découverte du patient 0 et des origines du virus) établit un scénario-type de contagion qui permet de lire, en creux, les lignes de force géographiques du monde contemporain. La source de l’infection est située dans la région de Hong-Kong, au cœur d'un des plus grands foyers de peuplement du monde, dont les espaces ruraux sont sans cesse en recul face aux périphéries urbaines (voir la fin du film). Le virus se transmet dans des lieux fréquentés par le tout venant de l’élite économique libérale (une femme d’affaires américaine en déplacement en Chine) qui multiplie les voyages et les contacts physiques, fréquente les hôtels et les aéroports (O’Hare à Chicago, Minneapolis). Fait significatif, l'Afrique est totalement à l'écart de la pandémie. A l’échelle locale, le virus se diffuse dans les grandes métropoles mondiales et régionales (les métropoles du sud-est de la Chine, Londres, Chicago, les métropoles fédérales américaines), quartier par quartier, de bus en écoles ou en supermarchés. Le foyer devient le seul lieu susceptible de ne pas être infecté, à condition de respecter une stricte quarantaine (la maison de la famille Emhoff). La densité humaine de certains foyers de peuplement, la métropolisation des espaces, la promiscuité des espèces humaines et animales (au sein, par exemple, de la chaine alimentaire), et l’accélération des flux de circulation à toutes les échelles (mondiale, urbaine), permettent à la maladie de se propager par simple contact cutané à une vitesse exponentielle.
Soderbergh traite la question de manière globale. Tous les aspects sont évoqués en même temps, au risque d'un examen parfois superficiel. L'auteur ne cherche pas à faire un film-dossier. Il veut démontrer qu'une telle question de santé publique ne peut omettre aujourd’hui la moindre dimension, tant ses tenants sont complexes et intimement imbriqués. L’organisation de zones de quarantaine doit être négociée avec des acteurs politiques locaux obnubilés par leurs échéances électorales. La recherche d’un vaccin est freinée par de lourds protocoles techniques et éthiques, parasitée par des enjeux économiques (la compétition entre laboratoires privés et publics), financiers (le poids des lobbies pharmaceutiques) et civiques (dans quel ordre donner les premières doses à l’échelle d’un pays comme les Etats-Unis ?). Le film témoigne des mécanismes infra et supranationaux propres à la mondialisation (les acteurs luttant contre la pandémie sont des gouverneurs régionaux, des communautés villageois, des représentants d'organisations transnationales) et constate la faillite de l'état-nation. Il aborde aussi la question du maintien de l’ordre dans les villes, lorsque les forces qui garantissent la sécurité sont décimées par le virus (impressionnantes scènes de pillage urbain). Il pose enfin la question de la maîtrise de l’information, de la nécessité pour l'état d'imposer le secret afin de minimiser les risques de panique, des limites imposées à la liberté d’information et du virus incontrôlable de la rumeur, mortel en temps de crise globale. La rapidité fulgurante des informations véhiculées par la blogosphère laisse sur place une presse traditionnelle embourbée dans ses pesanteurs et ses intérêts économiques. Mais elle conduit également ses promoteurs à enfreindre d'importantes règles éthiques et déontologiques. Au risque d'envenimer la polémique mondiale récurrente sur la dangerosité supposée des vaccins et la "manipulation" des laboratoires pharmaceutiques.
Œuvre quasi-expérimentale dans sa volonté de dénerver le genre tapageur du film-catastrophe, avec sa longueur minimale, son scénario clinique et anti dramatique (voir la stupéfiante scène entre Matt Damon et le médecin qui annonce la mort de sa femme), sa mise-en-scène distanciée (peu de plans de coupe, des scènes d'action filmées en plans fixes très élaborés) qui mouline la panique au point de la rendre abstraite, ses stars sacrifiées en cinq minutes ou paralysées par une impotence inhabituelle, Contagion étonne le spectateur, stupéfait devant la perte de ses repères cinématographiques. On peut tout de même reprocher au film son déficit d’incarnation et d’identification, son absence de questionnement moral sur la fragilité de la nature et des valeurs humaines en temps de crise (ici, un film de zombies de la trempe de 28 semaines plus tard reste indispensable) et une absence d’implication politique qui laisse le scénario distiller un curieux message droitier où sont réactivés le mythe du « péril jaune », la condamnation des pêcheurs irresponsables (le patient 0 –une femme- a trompé son conjoint) ou la diabolisation des courants libertaires (le personnage ridicule du blogueur interprété par Jude Law). Si la contagion est mondiale, le point de vue du film reste terriblement anglo-saxon. A force de fuir toute lecture politique, de se cantonner à un strict niveau matériel et formel, Soderbergh finit par véhiculer des valeurs qui ne sont pas forcement les siennes.

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire