24 City, film de Jia Zhanke. Documentaire, Chine (2009), 1 h 50.
Au cœur du docu-fiction de Jia Zhanke, l’unité 240 du complexe militaro-industriel de Chengdu est le reflet des violentes contractions de l’histoire de la Chine communiste. Placée de manière stratégique au centre du pays afin de ne pas tomber aux mains des Nationalistes de Chang Kaï-chek en cas d’invasion continentale de l’ « autre Chine » à la fin des années 1940, elle alimente en pièces mécaniques et moteurs d’avions une armée chinoise toujours à la manœuvre lors des grandes conflits régionaux de l'Asie de l’Est et du Sud-est (Guerre de Corée, Guerre du Vietnam, Guerre sino-vietnamienne). Avec la normalisation des relations diplomatiques de la Chine à la fin des années 1970 et son inclusion progressive dans le grand bain libéral et mondialisé, le complexe de Chengdu, véritable ville intégrée fonctionnant en autarcie complète à côté de la capitale provinciale du Sichuan (écoles, immeubles, lieux de loisirs), tombe progressivement en désuétude. Les salaires ont de plus en plus de mal à être versés, les commandes d’état se tarissent et la main d’œuvre la moins qualifiée commence à comprendre la notion de dégraissage. Signe que la société chinoise passe de la Défense révolutionnaire à la Consommation à tout-va, les réfrigérateurs ou les lave-linges remplacent les produits aéronautiques sur les chaînes d’assemblage. En 2007, devenu obsolète, le complexe est voué à la destruction. A la place, on s'apprête à ériger un ensemble de gratte-ciels prestigieux, le 24 City (bureaux et appartements de standing).
Comme dans Still Life, qui racontait l’édification du barrage des Trois Gorges, Jia Zhanke prend le pouls d’une Chine atteinte d'une frénésie de transformation. La modernisation forcenée d’une puissance émergente est aussi impressionnante, voire inquiétante, que les aménagements totalitaires du temps de la dictature de Mao. Certaines séquences sont d’une force symbolique incroyable. Le chœur des ouvrières du complexe chante l’International pendant que les pelleteuses attaquent les derniers pans du l’unité 240. Derrière un ancien responsable politique du complexe qui explique les logiques de la localisation industrielle durant la Guerre de Corée, deux individus jouent au badminton sur une scène de théâtre, comme pour montrer la futilité des anciens impératifs géostratégiques d'une nation qui se transformait en citadelle assiégée, au regard de la soif de loisirs et d'ouverture de la population actuelle. La société de consommation comme nouvel objectif du parti. L’espace local se plie aux exigences politiques, consommant de manière dramatique un peuple victime des lubies de ses maîtres. Le réalisateur fixe ici la mémoire d’un lieu appelé à disparaître. A travers des images travaillées avec une précision plastique époustouflante (lenteur envoutante des travellings, composition quasi-picturale des plans fixes), il débusque le fantôme des souvenirs ouvriers au moment où les cathédrales industrielles retournent à la poussière. Souvenirs poignants marqués par la fierté ou le chagrin. Les hommes sont les « mains » de l’unité. Ils racontent les gestes ouvriers, l’organisation de la production, les défis techniques imposés par le régime, qu’il fallait relever avec enthousiasme. Ils rappellent que la Chine de Mao mélangeait intimement vie quotidienne et politique, que la politique innervait chaque minute d’une journée (un enfant ne se fait pas casser la figure par une bande parce que le Premier ministre Chou En-lai vient de mourir). Les femmes sont le « cœur » du complexe. Elles disent l'indifférence cruelle du Moloch chinois, tout à la dévoration de son peuple : les enfants que l’on perd au moment d’un exode forcé de travail, la difficulté de faire vivre une famille lorsque l’on est au chômage, la précarité et la honte d’avoir déchu, la solitude amoureuse dans les multitudes ouvrières. Passant brutalement du Petit Livre rouge à Windows, la jeune génération n’est pas oubliée, qui regarde le lieu avec indifférence (la fille aux rollers) ou exprime son désir de fuite en scrutant avec envie les tours prometteuses de Chendgu et la vie facile qu'on y devine.
Pour montrer le basculement de l’épopée révolutionnaire dans la mémoire collective, Jia Zhanke mélange fiction et réalité, en utilisant des actrices chinoises célèbres (Joan Chen ou Zhao Tao). Loin de frelater son propos, cette intrusion inattendue de la fiction dans le récit documentaire apporte un regain d’émotion à l’ensemble des témoignages. Elle montre qu’un lieu si austère, si peu romanesque qu’une usine, parce qu'il porte l'émotion des personnes qui l'ont habité, peut aussi être capable de susciter l’inspiration, de stimuler la créativité d'un artiste.
24 City - Bande annonce Vost FR par _Caprice_

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