vendredi 16 septembre 2011

Histoire des arts : les corps cassés de la guerre-la Première Guerre mondiale (2).

En novembre 1918, dans les vingt-deux pays ayant participé à la guerre, on déplore au total 9,7 millions de morts et plus de 21 millions de blessés. Le poids des invalides dans la société d'après-guerre est considérable. Il s'explique par la participation massive des combattants, l'utilisation d'armes destructrices comme l'obus (dont l'effet de cavitation provoqué par l’explosion sur ses éclats est dévastateur sur les membres, l'abdomen et le visage) ou la grenade à main, le débordement des hostilités sur le monde civil (villes bombardées comme Arras ou Reims, voire Paris ou Londres). Dans les années 1920, les munitions non explosées gisant sur les kilomètres carrés de champs de batailles peu à peu reconvertis en parcelles cultivées provoquent encore des dégâts sur les agriculteurs ou les enfants. Les invalides acquièrent un statut officiel. Ils sont indemnisés par les états et médicalement pris en charge. Des centres de soins et de réinsertions professionnels apparaissent en France dès 1916, comme à Berck (que l'on peut voir au début de La vie et rien d'autre de Bertrand Tavernier). On y expérimente de nouveaux types de soins (physiothérapie, hydrothérapie ou radiothérapie). On y essaye de nouvelles prothèses, imaginées par les médecins et des ingénieurs. On y pause sans le savoir les bases de la chirurgie esthétiques du XXe siècle. Les photographies officielles de l'époque mettent l'accent sur l'efficacité des mesures prises pour prendre en charge les invalides et leur assurer un bel avenir professionnel (par ici). Elles ne disent pas la souffrance physique (la douleur du membre manquant qui provoque souvent chez l'invalide de guerre des insomnies ou entraîne une dépendance à l'alcool), la honte de montrer en public ou dans un cadre intime un visage dévasté (malgré une certaine fierté patriotique à porter sa "gueule cassée", palpable avec le temps chez certains anciens combattants atteints à la face), la peur de ne pas trouver l'amour avec un physique si diminué. Ici, pour dire le malaise ressenti par la population de l'époque ou d'aujourd'hui devant le spectacle de ces chairs tourmentées par le fer et le feu, le regard de l'artiste est essentiel.   

Les corps cassés des survivants.

Le corps cassé peut refléter l'état de déréliction d'un pays. Il devient, par exemple, un symbole marquant de la crise profonde que traverse l'Allemagne vaincue dans l'immédiat après-guerre. Avec Rue de Prague et les Joueurs de cartes (1920), Otto Dix porte un regard terrible sur les invalides de guerre allemands. Pantins désarticulés tirés vers le grotesque ou l'inhumain, anciens combattants mal adaptés à la vie civils accrochés aux reliques d'une vie militaire révolue, patriotes révoltés ou bouleversés par une après-guerre amère et une défaite humiliante qui augure d'importantes tensions politiques et sociales dans les années 1920. Une peinture critique et prémonitoire.   

Otto Dix, Les joueurs de cartes, 1920.


Otto Dix, Rue de Prague, 1920.

Voici une belle étude des Joueurs de cartes (par ici) . Pour une étude détaillée de Rue de Prague, voir ci-dessous.


Le corps cassé de l'invalide peut simplement être représenté afin de susciter l'affliction et la compassion chez l'observateur. Moins grinçante mais plus pathétique est la vision d'André Mare, peintre cubiste qui applique volontiers sa technique moderniste au service des armées (il est membre de la «section de camouflage» au sein de laquelle il introduit les techniques de l'abstraction) mais réserve une approche plus classique et respectueuse à la représentation de ses camarades de combat. 

André Mare, Les invalides, 1918. 

Le corps cassé peut aussi être l'objet d'un important travail de mémoire. Longtemps oubliée, la question des invalides de la Grande guerre a resurgi avec la poignante évocation des "gueules cassées" de la Chambre des officiers, le beau roman de Marc Dugain (1998). Adrien un jeune gradé est victime d'une importante blessure à la face au tout début de la guerre. Emporté au Val-de-Grâce (Paris), il subit durant quatre ans diverses opérations de chirurgie faciale, afin de retrouver un semblant de visage. Voici deux extraits montrant l'art avec lequel l'écrivain parvient à décrire l'état de la face du narrateur à travers le monologue du médecin, moins saisi par l'effroi de la laideur de son patient que motivé par le passionnant défi médical qui s'offre à lui.  

"Lors de sa visite quotidienne, le chirurgien m'annonce que ma première opération a été un succès. Qu'il a réussi à venir à bout des multiples constrictions que le repli des tissus déchirés avait engendrées. Il détaille la suite des opérations avec beaucoup de franchise, conséquence, dit-il, de la confiance qu'il accorde à ma qualité d'officier :

- Pour tout dire, lieutenant, je suis dans l'attente de matériaux nécessaires à la reconstitution de votre maxillaire supérieur, et en particulier de votre palais qui, vous le savez, fait défaut. Pour cela, je ne vois pas d'autre méthode qu'une greffe osseuse. J'envisage de vous greffer des os humains. Je suis dans l'attente d'os de nourrissons qui seraient décédés fortuitement. J'ai informé mes collègues, médecins des hôpitaux civils, du caractère pressant de ma requête. Dès que l'un d'entre eux sera en mesure d'y accéder en me fournissant cette «matière première», si vous me passez l'expression, je pourrai hâter la reconstruction de votre mâchoire supérieure. Cela ne se réalisera pas bien entendu en une seule opération, mais nous sommes sur la bonne voie.

[...] La nuit est tombée depuis plusieurs heures. Le chirurgien entre dans la salle. Il est seul et sa démarche est plus lente qu'à l'habitude. Il tire un tabouret à lui pour s'asseoir. Il se penche sur moi, examine rapidement les plaies.

- On progresse, Fournier, on progresse. Vous êtes hors de danger. Je pense que vous vous en doutiez, non ? Maintenant, il nous reste ce trou. Mon problème, c'est comment arriver à endiguer ce flot continu de salive. Tirer de la peau pour refaire la lèvre supérieure, c'est rien; le plus dur, c'est de faire prendre les greffes de cartilages pour que cette peau puisse s'appuyer sur du solide. Vous avez eu de la chance d'une certaine manière: votre langue est pratiquement intacte. Vous avez tout ce qu'il faut pour parler, mais pour que ça devienne audible, il faudrait pouvoir canaliser le son. Pour l'instant, il part dans tous les sens, inévitablement. Mais on va y arriver, vous verrez. Puis, se retournant pour contempler la salle :

- Pas encore grand monde ici. Si vous voyiez chez le simple soldat: on travaille à guichet fermé. La première salle, de quarante-huit lits, est pleine. De mémoire de chirurgien, on n'avait jamais vu ça. Surtout pour les blessures du visage. C'est à cause de l'artillerie. Les Boches, c'est pas le genre à balancer du petit plomb. La médecine avance, elle fait des pas de géant. D'ici la fin de la guerre, on refera des faces à neuf, comme si rien n'était arrivé. De la destruction massive pour élever le niveau de la connaissance, c'est paradoxal, non? Bon, il va falloir que j'y aille, j'opère à cinq heures demain matin; j'en ai fait quatorze aujourd'hui et il n'y en avait pas deux de pareils, il y a tellement de cas différents que je me demande si un jour on va arriver à une typologie des problèmes. Les jambes, les bras, c'est simple, on coupe. Plus ou moins haut, mais on ne fait que couper. En maxillo-faciale, le problème n'est pas d'amputer, mais de faire repousser, et ça, c'est passionnant. Plus pour nous que pour vous, j'en conviens. Allez, cette fois, je vais me coucher.
"

En 2001, François Dupeyron tire une belle et respectueuse adaptation du roman. Voici un extrait du film montrant Adrien à l'hôpital le jour de la signature de l'armistice.  



Grinçante ou pathétique, l'évocation des invalides peut également inspirer des visions fantastiques. Dans J'accuse (1919)son pamphlet pacifiste, Abel Gance convoque la mémoire des morts combattants en mettant en scène leur retour accusateur parmi les vivants : les morts-vivants sortent des tombeaux de fortune des champs de bataille pour envahir les rues. En 1938, Gance tire une seconde version de son œuvre afin d'alerter le public européen sur le risque d'un probable retour de la guerre. Lorsque le héros Jean Diaz lance des incantations à ses camarades disparus, les morts se lèvent des grandes nécropoles (on reconnait Douaumont) pour se déverser dans le monde en une interminable procession de martyrs accusateurs. A travers la mise-en-scène des blessures (effets spéciaux et gros plans sur les visages maquillés, préfigurant les films d'horreur contemporains), l'artiste réactive un certain esprit "ancien combattant" et pacifiste des années 1920 ("la Der des ders", "Plus jamais ça"). Le corps cassé par la guerre est ici utilisé comme une arme de propagande spectaculaire au service du pacifisme. 


J'accuse par Leucit