Laurent Binet, HHhH, Paris, édition Grasset, 2010.
Laurent Binet est hanté par l’incroyable attentat du 27 mai 1942, perpétré par trois résistants tchèques venus d’Angleterre (Jozef Gabcik, Jan Kubis et Josef Valcik) contre Reinhard Heydrich, directeur du RSHA, Protecteur adjoint du Reich en Bohème-Moravie et responsable du martyr de millions de personnes en Europe de l'Est depuis septembre 1941. Cette fixation sur l’Opération Anthropoïde est un legs intellectuel de son père, professeur d’Histoire. Elle se mue lentement en monomanie. Son seul exutoire est l’écriture d’un roman. En fait de roman, Binet accouche d’une œuvre indéfinie, chaotique et hybride. HHhH est la chronique d’un livre qui s’écrit dans la douleur, égrainant des réflexions sur les créateurs, les livres, les films, voire les jeux vidéo qui ont nourris une inspiration et un imaginaire historiques. On croise, en un étrange et passionnant mélange, David Chacko, Alan Burgess, Jonathan Littlel, Willimam.T.Vollmann, Robert Harris, Raoul Hilberg ou Christophe Husson. C’est aussi une autofiction frustrante, écrite en pointillé, qui brosse le portrait d’un écrivain tourmenté par son sujet. L’obsession historique de Binet a un rapport avec son amour pour l’ex-Tchécoslovaquie et pour Prague en particulier, à laquelle il offre quelques pages exaltantes. Elle a un lien évident avec la figure du père, que pourtant il ne questionne jamais. A l’introspection, à l’auto-analyse, il préfère la notation vague, qui en dit trop ou pas assez. On peut être agacé par ces pages a priori hors-sujet ou narcissiques. Mais dans un projet littéraire où le choix d'un sujet et la mise en abîme qu'il engendre comptent autant que le sujet lui-même, elles pouvaient avoir une légitimité et un sens. Le choix d’un sujet historique s’explique par l’intérêt scientifique qu’on lui porte mais aussi par les résonances intimes qu’il suscite. Il faut relire Pierre Vidal-Naquet, Philippe Contamine ou Mona Ozouf, qui ont si bien su décrire le processus qui préside au choix d'une problématique en histoire. Binet, avec ses armes, avait ici l’occasion d’exposer ses raisons, de dire sa vérité, de se découvrir un peu. Il n’a pas osé. Peut-être n’a-t-il pas voulu céder à une introspection complaisante, qui aurait fait de l'ombre à l’événement héroïque qu’il souhaitait traiter. Il reste pourtant lucide, en constatant la dimension malsaine, problématique, de sa fascination pour le nazisme. A-t-elle provoqué sa rupture avec Natacha ? Il en parle peu, suggère, se contente de saisir la silhouette de son amour perdu dans les méandres du récit. Excepté quelques dénégations morales un peu courtes, il rate ici l’occasion de donner un sens à l‘attirance-répulsion de certains jeunes auteurs contemporains pour le nazisme, à la propension curieuse de cette génération à revenir sur des horreurs, pourtant bien connues aujourd'hui, comme on triture obstinément une dent pourrie avec la langue. Ces extrapolations, qui ne brillent parfois, ni par la rigueur de leur style (agaçant effet « jeune décontracté » de certaines fins de paragraphes), ni par la profondeur et la nuance de leurs jugements (multiplier les adjectifs négatifs -«affreux», «ignobles », «abominables»- pour qualifier les bourreaux et les collabos, prendre des postures indignées d’élève de Terminal pour juger la conférence de Munich) sont autant de détours stratégiques pour ne pas aborder de front l’écriture du roman historique attendu.
De fait, HHhH est un non-roman historique, qui rejette les effets de vraisemblance et refuse de compter sur la suspension d’incrédulité du lecteur. Binet parle d’ «infra-roman». On pourrait évoquer un «roman à venir qui n’advient jamais» car l’imagination de l’auteur est écrasée par le poids de ses scrupules (p 243 : « Je me cogne sans cesse contre ce mur de l’Histoire sur lequel grimpe et s’étend, sans jamais s’arrêter, toujours plus haut et toujours plus dru, le lierre décourageant de la causalité. » ; p 394 : « Mon histoire est trouée comme un roman mais dans un roman ordinaire, c’est le romancier qui décide de l’emplacement des trous, droit qui m’est refusé parce que je suis l’esclave de mes scrupules. »). Le récit avance par compilation. Discours, extraits de textes, paraphrases ou résumés de travaux historiques se superposent sur près de trois cent pages, pour former, tant bien que mal, une trame narrative qui utilise la matière première des historiens à des fins romanesques et non historiographiques. Face à Littlel, qui lâche la bride à son imagination après l’ingestion d’une documentation colossale, face à Haenel, qui se risque à la paraphrase pour tenter de capter la voix de Jan Karski, Binet s’impose d’affreuses contractions littéraires pour accoucher d’un récit finalement haletant (la traque puis la mise à mort des auteurs et de leurs complices, le massacre de Lidice) à cent pages de la fin. On referme le livre pantelant et ému. Mais on ne sait trop comment prendre cette forme singulière de masochisme artistique, qui consiste à s’imposer des contraintes méthodologiques et déontologiques auxquelles seul un historien devrait s’astreindre. Binet doute de tout. De la participation de tel ou tel résistant secondaire, non attesté dans la totalité de sa documentation, et qu’il n’inclura pas dans l’intrigue. De la couleur de la voiture d’Heydrich (noire ? verte ?). De la couleur du costume de Göring lors de la Conférence de Wansee (blanc ? bleu ?). Accablé par le fait qu’il ne puisse évoquer, voire seulement nommer, tous les participants et les héros anonymes de son drame, (faire le choix de quelques personnages, c'est précipiter dans l'oubli tous les autres), il sacrifie au devoir de mémoire, dans un style doloriste et consolant (p 244 : « Ceux qui sont morts sont morts, et il leur est bien égal qu’on leur rende hommage. Mais c’est pour nous, les vivants, que cela signifie quelques chose. La mémoire n’est d’aucune utilité à ceux qu’elle honore, mais sert celui qui s’en sert. Avec elle je me construis, et avec elle je me console »). Une manière implicite de reconnaître que la littérature va bien finir par prendre le relais du témoignage, dans la transmission de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale, comme c'est le cas pour la Grande guerre.
Pour expliquer cette crainte de s’abandonner aux lois de la fiction, ce manque de confiance dans le métier de romancier, Binet invoque son aversion pour les effets de vraisemblance (les descriptions décoratives, les dialogues qui sonnent faux). Elles sont, à ses yeux, une faute de goût et une imposture morale à l’égard de l’Histoire et de ses acteurs. Il a raison. Les romans historiques sont mauvais lorsqu’ils puent le costume de location et le stuc. A trop vouloir décrire et démontrer, leurs auteurs oublient de mettre en scène des personnages qui seraient autre chose que de simples caractères utilitaires, des reflets opportuns de leur temps. Mais on sent derrière cette posture de principe, l’ombre intimidante et castratrice de la grande statue du Commandeur, celle de Claude Lanzmann, qui, depuis un quart de siècle, lâche les sentences définitives sur ce qu’il faut écrire ou filmer lorsque l’on aborde de près ou de loin la Deuxième Guerre mondiale. Ses jugements sont souvent justifiés. Ils ont peut être le tort de terroriser l’artiste qui veut aborder la période. Binet fabrique un roman qui ne s’assume pas. Il se fonde sur une absence de forme (qui en est une, malgré tout, tant l’effet de confusion et d’incertitude ressentis à la lecture sont habilement usinés) qui laisse à l’amateur de romanesque une grande impression de tristesse. HHhH ne propose aucune manière novatrice de mettre l’Histoire en récit. En s'encombrant de précautions, il met juste en mots le constat d’une tragique impotence. C’est sa limite, sa force et son mérite. Pour reprendre confiance dans le pouvoir évocateur de la fiction, dans sa capacité à assumer une mémoire historique sans renier sa fonction de divertissement, il faut alors relire les derniers romans d’Adam Braver ou Robert Littlel (sur des sujets certes différents) pour comprendre comment un romancier peut aborder l’Histoire, sans complexes, mais sans faire l’économie d’une réflexion originale sur les sources et le respect dû aux témoins. Avec intelligence, talent et sans états d’âme, ces deux auteurs font juste leur travail d’écrivain.
1 commentaires:
Bonjour, si vous avez aimé les romans de Laurent Binet: sachez que Laurent Binet rencontrera ses lecteurs le samedi 22 janvier 2011 à 16h à la Bibliothèque multimédia de Saint-Germain-en-Laye (78, RER A). Faites passer le message!
plus d'informations sur http://bibliotheque.saintgermainenlaye.fr
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