mercredi 13 octobre 2010

The Social Network.

The Social Network, de  David Fincher. Comédie dramatique, États-Unis (2010), 2 H 00.

De David Fincher, on peut préférer Zodiac, évocation magistrale des années 1970 à travers un fait divers judiciaire, au poussif Benjamin Button, sorte de Forrest Gump frotté d‘Amélie Poulain, qui écartèle une délicate histoire de Francis Scott Fitzgerald sans rien dire de bien passionnant sur un XXe siècle vécu à rebours. Le metteur en scène américain a plus de talent pour saisir instantanément l’essence d’une époque, que pour poser un récit historique au long cours. Il le prouve encore dans son nouveau film. The Social Network peut être vu comme la capture réussie de l’esprit des années 2000 et de ses générations montantes, grisées par les infinies possibilités de l'Internet. 

Il se dégage de chaque scène une grisante impression de vitesse. Vitesse d’une invention dont la propagation numérique fait bruisser un campus, un réseau d’écoles, puis le Net tout entier. Vitesse de cristallisation d’un gag de chambrée douteux, bidouillé en 2003 à Harvard par une nuit de beuverie et d’amertume, appelé à devenir en sept ans une sorte de continent alternatif d’un demi-milliard d’habitants. Vitesse d’assimilation d’un concept novateur (le réseau social universel et gratuit) par une majorité d’étudiants, élite cool des temps démocratiques, par le truchement de laquelle Facebook finira par innerver la vie quotidienne de millions de personnes. Au point que cette évocation cinématographique d’un monde d’avant les réseaux sociaux (il y a à peine dix ans) donne au spectateur l’étrange impression de contempler une époque déjà périmée. Dans le film, les personnages courent, parlent en marchant, débitent des tirades sans fin, font « tourner » leurs cerveaux à plein régime. Comme des molécules surchauffées, ils vibrent, saisis par le vertige de leur propre audace. Ce vertige est celui d’une génération qui vit au rythme des codes informatiques et des flux de l’information, qui s’approprie une mode à la vitesse des bits et de l’électricité, dont les gourous goguenards en bermudas et en tongs, petits génies et nouveaux maîtres du monde décontractés, sabotent la société de "Papa" avec une jubilation de potache. 

L’idée de Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg) dynamite les barrières sociales et les conventions, pulvérise les ségrégations, bouscule les hiérarchies. L’informaticien génial est un nerd d’origine juive, totalement décalé dans un monde universitaire prestigieux, constitué de clubs d’étudiants inaccessibles, élaborés par des WASP caricaturaux (les jumeaux Winklevoss, pathétiques rameurs à la traîne d’un progrès qui ne les attend pas), qui condescendent à accepter de temps à autre les rejetons de la bourgeoisie émergente de quelques puissances en développement (le touchant Eduardo Saverin). Zuckerberg les observe, les convoite, veut les intégrer, n’y parviendrait qu’au prix d’une prostitution de son talent. En inventant Facebook, il démocratise le principe de sélection sociale pour mieux l’annihiler. Une démarche révolutionnaire, qui rejoint celle de Sean Parker (Justin Timberlake), inventeur de Napster et fossoyeur historique d’une certaine idée de la propriété intellectuelle. Ces deux-là sont totalement habités par l’idée utopique d’un monde virtuel gratuit, fait d’échanges horizontaux, qui se jouerait du principe même de hiérarchie. Forts de leur succès et de leur indifférence (apparente) à l’argent, ils partent à l’assaut du système capitaliste, sans vraiment donner l'impression de se corrompre. Ils en détournent les codes traditionnels (« faire » son premier million, puis son premier milliard de dollars) pour mieux marquer aux yeux du monde une magistrale réussite et assoir la pérennité d’une entreprise dont l’ambition et la croissance sont potentiellement illimitées. En écosystème alternatif, sans cesse en devenir, Facebook recrée la vie sociale. Entité autonome qui se nourrit des contributions de ses adeptes, elle ne peut, en principe, avoir de fin. Au terme du film, Zuckerberg incarne un nouveau type de self made man anglo-saxon. Aucune chute ne vient stopper ni ternir son succès.

Mais au-delà de ce vertige juvénile, de cette insolente facilité,  David Fincher et son brillant scénariste Aaron Sorkin laissent entrevoir un ironique envers du décor. Facebook est l’invention d’un adolescent largué par sa copine, qui recuit sa tristesse à travers une entreprise misogyne (comparer et classer des filles !). Qui, rongé par la solitude, se pose la sempiternelle question qui travaille tous les jeunes hommes de vingt ans au physique ingrat, esseulés dans les couloirs d’une faculté. Vais-je enfin conquérir une fille ? Voila la médiocre genèse d'une si grande réussite. A certains moments, Zuckerberg a l’air de sortir d’un roman de Michel Houellebecq. Arrogant, sûr de son génie, opportuniste quand l'occasion se présente, pratiquant une duplicité active en amitié, il capte les  idées de son entourage pour mieux les intégrer à son projet visionnaire. Facebook, utopie intégratrice et généreuse, s’est construit sur le mensonge et l’insincérité. C’est aujourd’hui un grand jeu de dupe, un bal masqué virtuel à l’échelle mondiale, érigeant la dissimulation en vertu cardinale. Face au flot torrentiel de répliques que Sorkin donne à moudre à des interprètes survitaminés, la mise en scène retenue mais précise de Fincher s’amuse à casser les dialogues, à opposer les interlocuteurs entre eux (le montage savant des champs/contre-champs), à ruiner toute tentative d’échange intellectuel sincère. Quelle relation humaine peut-on vraiment construire lorsque l’on se cache derrière une fiche de renseignements informatique, un rideau de fumée constitué de millions de pixels ? Zuckerberg rêvait d'un club d'échanges sociaux sans barrières. Il a érigé un temple virtuel à la grande religion contemporaine de la communication.  Mais un ami Facebook est-il un vrai ami ? L'amitié se mesure-t-elle au nombre de clics  recueillis  sur un portail informatique ? Facebook peut-il guérir de la solitude ? A la dernière séquence, Zuckerberg, qui avait écrit sur Internet sa haine des femmes en général et de son ex-copine en particulier, n’ose pas  "facebooker" la page de cette dernière. A l'image d'un Charles Foster Kane moderne, pathétique et touchant, le démiurge de la société virtuelle, qui a externalisé ses névroses  et les a projetées dans l'infini numérique, est plus seul que jamais. Aussi impuissant à communiquer avec un ordinateur portable que dans la vraie vie. Peut-on imaginer final plus cruel ?


THE SOCIAL NETWORK : BANDE-ANNONCE VOST HD par baryla