Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Paris, éditions de Noyelles, 2010.
Dans son Antimanuel d’économie, Bernard Maris avait abondamment puisé dans les textes de Houellebecq (notamment Les particules élémentaires et Extension du domaine de la lutte) pour illustrer le libéralisme déglingué dans lequel nous baignons. Si un géographe souhaitait ajouter sa pierre à l’édifice iconoclaste de Bréal, nul doute qu’il se servirait de larges passages de ce roman.
La carte et le territoire parle des grandes formes de représentation du réel, comme l’art, la littérature ou la cartographie. Du triomphe d'une représentation fixe du réel (une image, une photographie, un tableau, une carte) sur sa retranscription dynamique au sein d'une œuvre narrative. L’auteur nie la supériorité de la grande forme romanesque actuelle. Il préfère la poésie. Il se met en scène, dans une mise abime critique qui fuit comme elle peut l'auto-complaisance, pour proclamer l'impuissance de l'écrivain et la supériorité du plasticien, dans leur volonté conjointe de rendre compte du monde. Pour prouver l'inanité de tout récit construit, il saborde le faux rythme d'un livre contemplatif, avec une troisième partie volontairement ratée, inspirée de la littérature policière, qui introduit une série de rebondissements idiots. Il rejette la musique, à laquelle il ne comprend rien. Face à la forme du cinéma traditionnel (où il s'est piteusement illustré naguère), il suggère un emprisonnement des images animées dans un ralentissement, une cristallisation de l’instant, une répétition perpétuelle du même, dans laquelle toute forme enregistrée par la caméra est condamnée à disparaitre, soumise aux lois implacables de l’entropie (les dernières pages du roman sont asphyxiantes). Le roman montre un combat entre la vie et sa figuration, entre la réalité et l’art qui la réinvente, entre le territoire et la carte qui le décrit. A la fin, c’est bien la représentation qui gagne. Elle englobe la vie, la phagocyte, l’amalgame et la subvertit. La soumet à sa loi et la condamne à mort.
Parmi les nombreux thèmes de ce roman-somme (ou fourre-tout, selon l'humeur), Houellebecq décrit les espaces français et européens, tels qu’ils sont, tels qu’il les voit devenir. Il les projette dans un futur proche, comme un auteur d’anticipation décalant légèrement sa perspective, grossissant le trait, afin de mieux mettre en valeur les logiques spatiales à l’œuvre. Il décrit un territoire national voué à la patrimonialisation et au tourisme de charme, dont les lieux sont entièrement mis en scène pour mieux frapper un cœur de cible choisi, « classe moyenne supérieure » ou « nouveaux riches ». Les relais-châteaux, dont les chefs jonglent entre cuisine-fusion et respect des terroirs, dont les accroches publicitaires, rédigées avec ce lyrisme stupide dont sont souvent capables les experts en marketing (et que Houellebecq restitue avec jubilation) sont les nouveaux marqueurs d’un espace économique commandé par les services. La résurrection des traditions régionales passe par des catalogues de voyage lénifiants et par le triomphe commercial et médiatique d’un Jean-Pierre Pernaud vieillissant, placé à la tête d’un Michelin TV qui taille des croupières à TF1 (la scène de Nouvel an avec ses dégustations de produits du terroir et ses serveurs grimés en Basques ou en Vendéens). A la fin, Houellebecq imagine une France des années 2020, dont les espaces ruraux, encore fermés sur eux-mêmes quelques temps plus tôt, haineux à l’égard de tout ce qui est urbain, sont brutalement revitalisés par l’exode d’une classe moyenne qui fuit les centres-villes et les banlieues, « concernée » et « bobo », en quête d’authenticité, qui a su revenir à la terre, en acceptant avec lucidité les exigences économiques d’un libéralisme humble et modeste, et qui a fait sienne les problèmes d’environnement et d’héritages patrimoniaux locaux. En Europe de l’ouest, tout devient tourisme, jusqu’à ces usines de la Ruhr, cernées par des forêts sauvages, transformées en espaces muséifiés dans lesquels, pour ne ne pas choquer le visiteur, la représentation de la violence industrielle est aseptisée. La course acharnée à la croissance matérielle et à l’innovation industrielle, propre à l’histoire de notre continent, est condamnée à l’essoufflement. L’avenir ultime de l’Europe ? Être un paradis ludique mais sage, terriblement respectueux de la nature, atone et neutre, duquel se dégagent un ennui et une tristesse infinis. Les dernières pages du roman, parmi les plus désolées et les plus désespérantes de leur auteur, annoncent même une désagrégation terminale de toute entreprise humaine, dans l’entropie végétale généralisée. Vision excessive, contestable, étriquée de la géographie française et européenne ? Peut-être. Elle prend à rebrousse-poil le discours ambiant sur le développement durable. Critique à l'égard de certains excès de la société de consommation, elle n'en rejette pas tous les attraits. Volontiers conservatrice, elle fait de la nature un ennemi de l'Homme, diffus mais tenace. Au fond, elle est conforme au gout naturel de Houellebecq pour la neutralité, l'inertie et l'abandon.
Jed Martin, le héros du livre, est un artiste qui passe son temps à représenter et comprendre les mécaniques internes de la société moderne. En prenant en photo des cartes Michelin et non les territoires qu’elles décrivent, il tente de montrer qu'une carte peut être plus belle qu'un territoire (idée glaçante). Que la carte a le mérite de montrer des dynamiques à l'œuvre au cœur d'un territoire, en tout cas de manière plus explicite que d'inintelligibles clichés de paysages. Houellebecq procède de la même façon avec son l'écriture. Fuyant l'exotisme et le spectaculaire, il rend compte de grandes dynamiques spatiales dont nous sommes les spectateurs inconscients, et que la littérature française prend d'ordinaire peu en charge, à travers des descriptions aussi stupéfiantes que pertinentes. Par exemple, il montre la limite floue entre un espace urbain et un espace rural, entre l’agglomération parisienne et la province, lorsqu’il détaille les objets vendus dans une station service d’autoroute. Des objets qui en marquent physiquement la trace, entre le rayon des Tours Eiffel en plastique et celui des produits du terroir solognote. Il raconte les lents mouvements sociaux au sein d'une banlieue, entre la fuite des classes moyennes supérieures vers les campagnes, et l'arrivée des immigrés et des précaires, à travers le destin d'un pavillon cossu. Il explique la capacité du libéralisme à soumettre le réel à ses exigences. Création de nouveaux espaces, comme cette improbable ville irlandaise de Shannon, qui ne vit que par et pour son aéroport low cost. Torsion de la hiérarchie même des villes européennes et des flux qui les parcourent, avec ces improbables vols aériens (Beauvais-Cracovie !) à quelques euros.
En prenant les espaces d'aujourd'hui comme sujet et non comme décor, Houellebecq porte un regard analytique contestable mais passionnant, assez unique dans la littérature française actuelle.
Dans son Antimanuel d’économie, Bernard Maris avait abondamment puisé dans les textes de Houellebecq (notamment Les particules élémentaires et Extension du domaine de la lutte) pour illustrer le libéralisme déglingué dans lequel nous baignons. Si un géographe souhaitait ajouter sa pierre à l’édifice iconoclaste de Bréal, nul doute qu’il se servirait de larges passages de ce roman.
La carte et le territoire parle des grandes formes de représentation du réel, comme l’art, la littérature ou la cartographie. Du triomphe d'une représentation fixe du réel (une image, une photographie, un tableau, une carte) sur sa retranscription dynamique au sein d'une œuvre narrative. L’auteur nie la supériorité de la grande forme romanesque actuelle. Il préfère la poésie. Il se met en scène, dans une mise abime critique qui fuit comme elle peut l'auto-complaisance, pour proclamer l'impuissance de l'écrivain et la supériorité du plasticien, dans leur volonté conjointe de rendre compte du monde. Pour prouver l'inanité de tout récit construit, il saborde le faux rythme d'un livre contemplatif, avec une troisième partie volontairement ratée, inspirée de la littérature policière, qui introduit une série de rebondissements idiots. Il rejette la musique, à laquelle il ne comprend rien. Face à la forme du cinéma traditionnel (où il s'est piteusement illustré naguère), il suggère un emprisonnement des images animées dans un ralentissement, une cristallisation de l’instant, une répétition perpétuelle du même, dans laquelle toute forme enregistrée par la caméra est condamnée à disparaitre, soumise aux lois implacables de l’entropie (les dernières pages du roman sont asphyxiantes). Le roman montre un combat entre la vie et sa figuration, entre la réalité et l’art qui la réinvente, entre le territoire et la carte qui le décrit. A la fin, c’est bien la représentation qui gagne. Elle englobe la vie, la phagocyte, l’amalgame et la subvertit. La soumet à sa loi et la condamne à mort.
Parmi les nombreux thèmes de ce roman-somme (ou fourre-tout, selon l'humeur), Houellebecq décrit les espaces français et européens, tels qu’ils sont, tels qu’il les voit devenir. Il les projette dans un futur proche, comme un auteur d’anticipation décalant légèrement sa perspective, grossissant le trait, afin de mieux mettre en valeur les logiques spatiales à l’œuvre. Il décrit un territoire national voué à la patrimonialisation et au tourisme de charme, dont les lieux sont entièrement mis en scène pour mieux frapper un cœur de cible choisi, « classe moyenne supérieure » ou « nouveaux riches ». Les relais-châteaux, dont les chefs jonglent entre cuisine-fusion et respect des terroirs, dont les accroches publicitaires, rédigées avec ce lyrisme stupide dont sont souvent capables les experts en marketing (et que Houellebecq restitue avec jubilation) sont les nouveaux marqueurs d’un espace économique commandé par les services. La résurrection des traditions régionales passe par des catalogues de voyage lénifiants et par le triomphe commercial et médiatique d’un Jean-Pierre Pernaud vieillissant, placé à la tête d’un Michelin TV qui taille des croupières à TF1 (la scène de Nouvel an avec ses dégustations de produits du terroir et ses serveurs grimés en Basques ou en Vendéens). A la fin, Houellebecq imagine une France des années 2020, dont les espaces ruraux, encore fermés sur eux-mêmes quelques temps plus tôt, haineux à l’égard de tout ce qui est urbain, sont brutalement revitalisés par l’exode d’une classe moyenne qui fuit les centres-villes et les banlieues, « concernée » et « bobo », en quête d’authenticité, qui a su revenir à la terre, en acceptant avec lucidité les exigences économiques d’un libéralisme humble et modeste, et qui a fait sienne les problèmes d’environnement et d’héritages patrimoniaux locaux. En Europe de l’ouest, tout devient tourisme, jusqu’à ces usines de la Ruhr, cernées par des forêts sauvages, transformées en espaces muséifiés dans lesquels, pour ne ne pas choquer le visiteur, la représentation de la violence industrielle est aseptisée. La course acharnée à la croissance matérielle et à l’innovation industrielle, propre à l’histoire de notre continent, est condamnée à l’essoufflement. L’avenir ultime de l’Europe ? Être un paradis ludique mais sage, terriblement respectueux de la nature, atone et neutre, duquel se dégagent un ennui et une tristesse infinis. Les dernières pages du roman, parmi les plus désolées et les plus désespérantes de leur auteur, annoncent même une désagrégation terminale de toute entreprise humaine, dans l’entropie végétale généralisée. Vision excessive, contestable, étriquée de la géographie française et européenne ? Peut-être. Elle prend à rebrousse-poil le discours ambiant sur le développement durable. Critique à l'égard de certains excès de la société de consommation, elle n'en rejette pas tous les attraits. Volontiers conservatrice, elle fait de la nature un ennemi de l'Homme, diffus mais tenace. Au fond, elle est conforme au gout naturel de Houellebecq pour la neutralité, l'inertie et l'abandon.
Jed Martin, le héros du livre, est un artiste qui passe son temps à représenter et comprendre les mécaniques internes de la société moderne. En prenant en photo des cartes Michelin et non les territoires qu’elles décrivent, il tente de montrer qu'une carte peut être plus belle qu'un territoire (idée glaçante). Que la carte a le mérite de montrer des dynamiques à l'œuvre au cœur d'un territoire, en tout cas de manière plus explicite que d'inintelligibles clichés de paysages. Houellebecq procède de la même façon avec son l'écriture. Fuyant l'exotisme et le spectaculaire, il rend compte de grandes dynamiques spatiales dont nous sommes les spectateurs inconscients, et que la littérature française prend d'ordinaire peu en charge, à travers des descriptions aussi stupéfiantes que pertinentes. Par exemple, il montre la limite floue entre un espace urbain et un espace rural, entre l’agglomération parisienne et la province, lorsqu’il détaille les objets vendus dans une station service d’autoroute. Des objets qui en marquent physiquement la trace, entre le rayon des Tours Eiffel en plastique et celui des produits du terroir solognote. Il raconte les lents mouvements sociaux au sein d'une banlieue, entre la fuite des classes moyennes supérieures vers les campagnes, et l'arrivée des immigrés et des précaires, à travers le destin d'un pavillon cossu. Il explique la capacité du libéralisme à soumettre le réel à ses exigences. Création de nouveaux espaces, comme cette improbable ville irlandaise de Shannon, qui ne vit que par et pour son aéroport low cost. Torsion de la hiérarchie même des villes européennes et des flux qui les parcourent, avec ces improbables vols aériens (Beauvais-Cracovie !) à quelques euros.
En prenant les espaces d'aujourd'hui comme sujet et non comme décor, Houellebecq porte un regard analytique contestable mais passionnant, assez unique dans la littérature française actuelle.

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