samedi 21 août 2010

Pour les 3e : Histoire des arts -la société de consommation à travers les chansons.

I La Croissance et la société de consommation des années 1950/1960 vues par Boris Vian : La complainte du progrès.

Autrefois pour faire sa cour
On parlait d'amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur
Aujourd'hui, c'est plus pareil
Ça change, ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l'oreille
(Ah? Gudule!)

{Refrain 1:}
Viens m'embrasser
Et je te donnerai
Un frigidaire
Un joli scooter
Un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière
Avec un four en verre
Des tas de couverts
Et des pell' à gâteaux

Une tourniquette
Pour fair' la vinaigrette
Un bel aérateur
Pour bouffer les odeurs

Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux
Et nous serons heureux

Autrefois s'il arrivait
Que l'on se querelle
L'air lugubre on s'en allait
En laissant la vaisselle
Aujourd'hui, que voulez-vous
La vie est si chère
On dit: rentre chez ta mère
Et l'on se garde tout
(Ah! Gudule)

(Refrain 2:}
Excuse-toi
Ou je reprends tout ça.
Mon frigidaire
Mon armoire à cuillères
Mon évier en fer
Et mon poêl' à mazout
Mon cire-godasses
Mon repasse-limaces
Mon tabouret à glace
Et mon chasse-filous

La tourniquette
A faire la vinaigrette
Le ratatine-ordures
Et le coupe-friture

Et si la belle
Se montre encore rebelles
On la fiche dehors
Pour confier son sort

{Coda:}
Au frigidaire
À l'efface-poussière
À la cuisinière
Au lit qu'est toujours fait
Au chauffe-savates
Au canon à patates
À l'éventre-tomates
À l'écorche-poulet

Mais très très vite
On reçoit la visite
D'une tendre petite
Qui vous offre son cœur

Alors on cède
Car il faut bien qu'on s'entraide
Et l'on vit comme ça
Jusqu'à la prochaine fois


La complainte du progres
envoyé par tontonfredo. - Regardez plus de vidéos comiques.


Boris Vian (1920-1959) est ingénieur de formation mais devient vite l’un des artistes les plus prolifiques de l’après-guerre. Il incarne l’esprit de liberté et d’invention propre à la rive gauche parisienne des années 1950. Poète, écrivain, trompettiste de jazz, auteur de théâtre, il est aussi à l’origine d’une abondante production d’excellentes chansons, qui jouent sur les mots avec humour pour mieux dénoncer les tares de la société.

Dans la Complainte du progrès (1956), Vian décrit les couples flétris par l’obsession généralisée de la consommation de nouveaux produits. Des produits utiles (frigidaire, lave-linge) qui libèrent le temps libre de la femme mais l’enchaînent à son époux par intérêt. Des produits simples créés par une incroyable accumulation de technologie (l’atomixeur). Des produits à ce point martelés par la publicité que leur nom et la marque qui les fabrique se confondent (Dunlopillo). Des produits inutiles surtout (canon à patates, pistolet à gaufres…) qui montrent que la modernité et l'inutile sont souvent proches, et rappellent les inventions jouissives de Tati dans Mon oncle (1957).

Voici la vision de la société de consommation des années 1950 et 1960 chez le cinéaste Jacques Tati.

Jacques Tati (1907-1982) est un des plus grands cinéastes français d'après guerre. Comique inspiré par les artistes burlesques du cinéma muet, il a développé un cinéma drôle et tendre, quasi muet, dans lequel les gags, parfois très complexes, portent une réflexion désabusée sur l'absurdité de la modernité et critiquent la religion de la consommation des années 1950-60-70. Il incarne lui-même le personnage de Monsieur Hulot dans trois films -Mon oncle (1956), Playtime (1967) et Trafic (1971). Hulot est un hurluberlu maladroit et plein de poésie, ami des enfants, des quartiers populaires, des vieilleries en tous genres, de la campagne...Un peu "vieille France" et "écolo" avant l'heure.

Dans Mon oncle, Monsieur Hulot devient l'intime de son neveu, rejeton de la famille Arpel, obsédée par des "nouveautés" qui viennent consteller une maison-gadget sans âme. Dans une cuisine à la pointe de la modernité de l'époque, Hulot n'a pas l'air très à l'aise. A travers ces maladresses, Tati montre la vanité d'un certain attachement aux objets et le ridicule que cet attachement peut engendrer.


Monsieur Hulot est le héros perplexe du monde gris et froid de Playtime, chef d'œuvre absolu dans lequel le décor, le design, les détails de fond de plan comptent plus que l'action en cours. Voyez notre héros qui tente d'entrer dans un immeuble en se confrontant à l'ancêtre du digicode, puis attend dans une pièce vitrée. Le flot omniprésent de voitures grises, la laideur des barres en béton, l'interminable longueur des couloirs. Et le bruit incongru des fauteuil en skaï !



Dans Trafic, Monsieur Hulot livre en retard un nouveau modèle de camping-car au salon de l'automobile d'Amsterdam, ralenti par des embouteillages et des accidents de la route qui émaillent son périple. C'est notre civilisation de la voiture et notre religion de la vitesse qu'il critique.



II La crise des années 1970 et le chômage vus par Eddy Mitchell : Il ne rentre pas ce soir.

Il écrase sa cigarette
Puis repousse le cendrier,
Se dirige vers les toilettes,
La démarche mal assurée.I
l revient régler ses bières,
Le sandwich et son café.
Il ne rentre pas ce soir.

Le grand chef du personnel
L'a convoqué à midi :
"J'ai une mauvaise nouvelle.
Vous finissez vendredi.
Une multinationale
S'est offert notre société.
Vous êtes dépassé
Et, du fait, vous êtes remercié."
Il n'y a plus d'espoir, plus d'espoir.
Il ne rentre pas ce soir.
Il s'en va de bar en bar.
Il n'y a plus d'espoir, plus d'espoir.
Il ne rentre pas ce soir.

Il se décide à traîner
Car il a peur d'annoncer
A sa femme et son banquier
La sinistre vérité.
Être chômeur à son âge,
C'est pire qu'un mari trompé.
Il ne rentre pas ce soir.

Fini le golf et le bridge
Les vacances à St Tropez,
L'éducation des enfants
Dans la grande école privée.
Il pleure sur lui, se prend
Pour un travailleur immigré.
Il se sent dépassé
Et, du fait, il est remercié.
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir.
Il ne rentre pas ce soir.
Il s'en va de bar en bar.
Il n'a plus d'espoir, plus d'espoir.
Il ne rentre pas ce soir.





Nous avons vu en cours que cette œuvre très bien écrite (une histoire courte et une atmosphère de tristesse, saisies en moins de trois minutes) résume le sentiment de dégradation et de déchéance éprouvé par certains cadres occidentaux au chômage à la fin des années 1970.

La fin de la "Belle vie", la peur de perdre son couple et sa famille, le sentiment d'être devenu un pion sacrifié dans le grand jeu de la globalisation naissante (quelle prémonition !), l'amertume face à la mort d'une certaine culture d'entreprise familiale, l'impression de choir du haut de la hiérarchie sociale, de plonger dans le monde des pauvres et des précaires.

Pour aller plus loin, voici une excellente page qui permet d'avoir une meilleure compréhension de la chanson et de son contexte historique et économique.

Dans les années 1970, Mitchell donne un ton nostaligique à certaines de ses chansons. Dans La dernière séance, la nostaligie qu'il éprouve à l'égard du rêve américain (notamment du grand cinéma hollywoodien) se confond avec la tristesse de voir disparaître certains lieux de convivialité populaire, condamnés par l'urbanisation effrénée, le culte de la voiture et le "tout béton".



III La critique altermondialiste de la Croissance actuelle par Keny Arkana : Ordre mondial.

Je suis là, partout, j'ai resserré les murs
J'ai imposé ma surveillance, caméra partout dans les ruesJ
'ai approfondi les frontières, un rempart pour le Tiers Monde
Un champs de tir pour les sans faf, histoire que les affaires montent
Je ne défends pas l'être humain, je défends les capitaux
J'instaure les règles du commerce en faveur des occidentaux
Je suis l'art de piller, en faisant croire qu'on ne vole rien
Au service de la croissance, tes droits de l'Homme, j'en rigole bien !
Je me cache derrière des idéologies pour que l'opinion soit d'accord
J'ai imposé la biométrie sur vos passeports
J'ai fabriqué la peur, pour que tout le monde soit sur écoute
Car moi je veux tout répertorier, moi je veux des chiffres et des codes barre
Je contrôle vos esprits par le biais des médias, vous êtes à ma merci
Les pieds embourbés dans l'inertie
Car vous vous croyez libre, mais formatés depuis l'école
Pour vous apprendre la hiérarchie, à toujours obéir aux ordres.

Je suis l'ordre mondial
L'ordre créé par les puissants,
Confréries, chefs de multinationale
Politiques économiques, je suis la conjoncture
Imposée à la planète, j'ai instauré ma dictature.

J'ai anéanti le pouvoir national, j'impose ma loi dans les pays
C'est le jeu de l'illusion que vous appelez "démocratie"
Car l'ordre vient de moi, certainement pas d'un peuple
Je vous façonne à mes choix dès que vous tombez dans la peur
Je suis le produit des tyrans, la structure qui détruit
Au nom des valeurs marchandes, implantées jusqu'à vos esprits
Je pompe le sang du Tiers Monde, j'chope leur politique
Leur ordonne de nous vendre tous leurs services publics
Un peuple qui se lève ? Moi je lui couperai ses vivres
Pour mieux alimenter sa haine et l'emmener en guerre civile
Car y'a pas meilleur profit que le bizness de la mort
Destruction, reconstruction, investissement, marché des armes,
Pro-guerre, prospère je fais monter la sauce
Vous monte les uns contre les autres, pour mieux alimenter ma force
Car mon règne prend son ampleur dans toutes vos divisions
Libéralement capitaliste, au service de vos illusions.

Je suis l'ordre mondial
L'ordre créé par les puissants,
Confréries, chefs de multinationale
Politiques économiques, je suis la conjoncture
Imposée à la planète, j'ai instauré ma dictature.

Tout est profit, tout est marchandise telle est ma devise
J'ai inventé les classes pour que vous vous trompiez d'ennemi
Je vous ai donné des outils pour lutter contre moi
Des syndicats, quelques partis mais toujours cadrés par mes lois
Oui je détruis la Nature car ce qui m'importe, c'est la croissance
Votre planète, elle est devenue mon esclave
Je la nourris de déchets, la pollue jusqu'à la racine
Pendant que je me rassasie de nouvelles mesures assassines
J'empoisonne vos corps d'aliments trafiqués
Génétiquement modifiés car le mal çà fait du chiffre
J'ai déréglé le climat, déshumanisé les Hommes
Dénaturé le vital, flingué l'espoir en plein essor
J'ai réussi à vous faire croire que la Vie se résumait à consommer, consommer
Consommer pour mieux construire mon empire
Je suis capable du pire, pour vous faire croire en ce qu'il faut,
Si je contrôle vos esprits, c'est grâce à la culture du profit.

Je suis l'ordre mondial
L'ordre créé par les puissants,
Confréries, chefs de multinationale
Politiques économiques, je suis la conjoncture
Imposée à la planète, j'ai instauré ma dictature.





Kenny Arkana est une des rappeuses françaises les plus radicales du moment. Sans cesse en colère (enfance difficile, succession de foyers qu'elle rejette), elle oriente sa rage vers une critique radicale du monde contemporain. Aussi militante que chanteuse, elle assume dans ses deux albums (Entre ciment et belle étoile, Désobéissance civile) un discours anti-libéral, altermondialiste, écologiste et libertaire, dont Ordre mondial est un concentré.

La chanson critique les multinationales qui manipulent les démocraties et les états de droit en se servant de la peur et des institutions, instrumentalisent les pays du Sud par la guerre ou la pauvreté, organisent la pollution en règle de la planète, et imposent la Consommation comme désir unique des masses.

Chanson enragée, brouillonne (ce n'est pas un défaut, la logorrhée déferlante d'Arkana contribue à renforcer son impression bouillonnante), contestable (la commode et simpliste "Théorie du Complot" chère au courant altermondialiste), elle reprend certaines critiques anciennes (environnement, surconsommation) déjà présentes dans des œuvres populaires des années 1960-70.

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