lundi 24 mai 2010

Le quai de Ouistreham.

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Paris, éditions de l’Olivier, 2010.


Dans la grande tradition du journalisme anglo-saxon (on pense à Orwell s’immergeant dans le monde des dockers), Florence Aubenas a embrassé le destin d’une travailleuse précaire durant six mois. Elle est devenue femme de ménage, assurant avec d'autres l’entretien d’un ferry à Ouistreham, le nettoyage d’un camping sur la côte de Nacre ou de bureaux d’affaires dans la région de Caen. A travers cette expérience, elle a tenté de brosser un portrait littéraire de la France d’ «en bas », dénomination méprisante et désinvolte qu’un ancien Premier ministre a laissé à la postérité. On pourra toujours noter, derrière le grand courage de l’auteur (surtout après sa période de captivité comme otage aux mains des talibans afghans), les limites d’un exercice dont il faudrait être naïf pour croire qu’il permette d’embrasser objectivement la réalité perçue. Aubenas a des économies, un emploi qualifié et rémunéré qui l’attend à tout instant à Paris. Elle peut espérer une reconnaissance médiatique pour le livre qu’elle ne manquera pas d’écrire à la fin de son aventure. Les femmes de ménage qu’elle côtoie continueront à « galérer » dans l’anonymat et l’anomie qui fondent leurs vies mêmes. Aubenas n’est pas une femme de ménage. Elle joue à la femme de ménage. Quelques pages pleines d’autodérision sur son manque d’agilité et de rythme, son inaptitude totale à manier la brosse et le balai sont bienvenues. Mais peut-on vraiment prendre la description minutieuse de ses sentiments (la fatigue, la peur, l’humiliation, le désespoir) comme un témoignage authentique, ou disons, absolument représentatif, lorsque le lecteur sait que l’expérience douloureuse de l’auteur prendra fin tôt ou tard (fin du parcours professionnel par l’obtention d’un CDI, fin du livre) ? La différence majeure entre Aubenas et ses copines ? La première sait qu’elle retournera à son ancienne vie. Les autres ne verront jamais le terme de leur calvaire quotidien, sinistre destin qu’elles semblent avoir accepté malgré un optimisme de façade.

On pourrait aussi se demander si s’infliger une telle épreuve est nécessaire pour parvenir à décrire la crise actuelle de la société française ? Aubenas ne nous apprend rien de vraiment nouveau et son désir d’écrire un livre purement descriptif, sans aucun recul apporté par une analyse chiffré ou un changement d’échelle entre la Basse-Normandie qu’elle sillonne sans cesse et la France, l’amène quelquefois à prendre la posture involontaire d’une Madame Jourdain découvrant le « social ». Ce qu’elle n’est pas, son expérience de journaliste à l’écoute des misères françaises le prouve mille fois. Aubenas a du style. Son livre n’est pas une simple chronique de faits quotidiens mais la mise en récit, souvent brillante, d’un vrai morceau de vie. Grâce à son humour, sa retenue, son refus énergique du moindre pathos, le lecteur croit souvent avoir entre les mains un roman réussi d’Olivier Adam. Mais faut-il se plier à un tel jeu de rôle pour capter et comprendre mieux qu’autrui la réalité sociale d’aujourd’hui ? En lisant Le quai de Ouistreham, j’ai eu souvent à l’esprit D’autres vies que la mienne, chef d’œuvre d’Emmanuel Carrère, qui, à partir d’une autofiction typique des romanciers français contemporains, portait sur quelques destins ordinaires un regard plein d’empathie, dépassant les cadres locaux et micro biographiques, pour saisir de façon magistrale l’état de la société toute entière. Telle est la puissance d’un grand écrivain.

Au-delà de ces menues réserves, Le quai de Ouistreham livre le portait bouleversant d’une France de la précarité, que les journaux et les politiques peignent chaque jour à coup de poncifs paresseux et de statistiques déshumanisées, mais que peu ont su rendre dans toute la banalité de son horreur. Comme si elle glissait dans une caste d’intouchables informelle, Aubenas pénètre dans un inframonde, avec ses règles et ses codes sociaux, son temps et sa topologie en miettes. Un mot me trottait dans la tête au fil de pages souvent pénibles à supporter : pulvérisation. J’entends souvent autour de moi la sempiternelle rengaine de ceux dont la lutte sociale est surtout un hobby : « Mais que font les pauvres ? Qu’attendent-ils pour tout faire sauter ? » Manière commode de mener une sédition à peu de frais en envoyant les plus fragiles en première ligne… Il y a bien sur matière à révolte dans ces deux cent soixante-pages. Pourtant, aucune contestation ne se lèvera de cet horizon dévasté. Les précaires ont été pulvérisés par le système libéral, de toutes les manières concevables.

Aubenas montre des hommes et des femmes auxquels on ne plus accoler le nom d’ouvriers, un constat que la sociologie du monde du travail a déjà établi depuis un quart de siècle. Il n’y a plus de conscience de classe portée par les syndicats, fermement arc-boutés sur le pré carre de leurs bastions. Certains passages décrivent bien le choc culturel teinté de misogynie qu’a représenté à la fin des années 1970, l’immixtion des premières travailleuses précaires (femmes de ménage, caissières) au sein des grandes centrales syndicales tenues par les « aristocrates » du monde ouvrier (les métallos, les cheminots, les postiers). Aujourd’hui, après l’effondrement du modèle communiste et des utopies sociales du XXe siècle, cette inaptitude des forces de gauche à prendre en charge la misère des plus faibles, à redonner des valeurs et une conscience de groupe à des précaires émiettés, n’a fait que croître. Une compétition darwinienne s’est opportunément mise en place, encouragée par le management actuel des entreprises, où les « moins faibles » sont invités à écraser les « encore plus faibles », avant d’être à leur tour écrasés par d’autres « un peu plus forts ». Mais pourrait-il en être autrement ? Le système libéral triomphant a tout atomisé.

Comment peut-on se battre lorsque l’on ne maîtrise pas l’information ni la connaissance, instruments de domination modernes par excellence ? Les personnages du livre ont été éjectés de l’école trop rapidement et sans diplômes : des filles de manutentionnaires ruraux qui partaient en apprentissage à la ville, des jeunes « décrocheurs » écartelés entre les rêves consuméristes portés par la télévision et leur inaptitude scolaire et professionnelle à pouvoir jamais les embrasser. Ils ont une vue parcellaire de l’actualité, une lecture erronée des faits (la crise est un leurre inventé par un complot de puissants pour écraser les plus faibles). Leur méconnaissance des systèmes politiques, syndicaux ou électoraux est telle qu’on ne voit pas comment ils pourraient s’en saisir pour porter leur colère. On ne vote pas, par refus du « système », par découragement, par honte (la stigmatisation par les élites des votes protestataires de 2002 ou 2005).

Comment peut-on se battre lorsque la sacro-sainte flexibilité exigée par le monde économique transforme le temps du précaire en chaos permanent ? Les jours se résument à une quête éperdue et souvent ubuesque de CDD de deux ou trois heures sous-payés, que l’on cumule pour aboutir à des journées de travail limitées aux aurores ou au crépuscule, trouées de longues plages d’inactivité. A des semaines qui alternent des phases d’attente et des séquences de travail frénétiques. Une vie d’incertitude (un emploi peut arriver à tout moment et il est mal venu de le refuser) qui ne permet aucun épanouissement personnel ou familial. Qui déconstruit l’employé, le réifie, le réduit à l’état d’outil humain.

Comment enfin peut-on se battre lorsque l’on glisse peu à peu dans une sorte de monde parallèle, un espace fantôme, une ville aux bureaux ou aux appartements vides, aux périphéries isolées, dont les lieux de récréation paraissent impénétrables ? Peut-on prendre part à la vie et aux enjeux de la Cité lorsque l’on sillonne un monde réduit aux ombres à 5 heures du matin ou à 23 heures ? Aubenas décrit d’ailleurs admirablement ces espaces d’exil, qui sont souvent édifiés sur les restes d’anciens sites ouvriers jadis couverts de gloire, comme cette ZAC de Caen, constituée de petites entreprises en détresse, établie sur une friche industrielle où se dressaient les cathédrales d’acier de la SMN ? Ironique symbole que ce fragile espace de production, exemple d’un redéploiement industriel porté par les pouvoirs publics, soumis à son tour aux lois de la concurrence internationale et aux délocalisations.

Quelle révolte attendre ? Les individus errent l’après-midi dans des supermarchés pléthoriques dont ils ne peuvent acheter le moindre produit de valeur. Ils sombrent dans leurs lits, en proie à la dépression. Ils se suicident parfois. Disparaissent un beau jour de la vie des autres, sans un adieu. Le précaire est un individu démembré, décérébré, comme pulvérisé de l’intérieur. Une victime physique et psychologique de la dérégulation générale de l’économie.

Que dire alors du système de prise en charge du chômage, sinon qu’il est lui même soumis à ces lois entropiques ? Pôle emploi et sa galaxie d’agences d’intérim broient les chômeurs et les travailleurs précaires dans un mélange contre-nature de règles administratives absurdes (prendre rendez-vous par téléphone pour signaler à l’administration qu’on n’a plus de téléphone !) et d’objectifs de réussite impératifs (« caser » les sans-emplois) qui conduisent à radier n’importe qui pour une broutille (un retard, l’absence à un des nombreux stages bidon et infantilisant chargés d’occuper la « clientèle ») afin de baisser les statistiques sur lesquels les politiques ont les yeux rivés. Le triomphe du court-termisme sur une gestion intelligente des ressources humaines. Ce Moloch constitué de centaines d’agents traumatisés finira un jour par se dévorer lui-même. Derrière les guichets, les conseillers-emplois attendent la nouvelle règle qui dérègle, peut-être un premier train de licenciements pour eux-mêmes. Ils se projettent de plus en plus de l’autre côté du bureau. Reste la solidarité, la débrouille entre malheureux. Les combines pour trouver des pièces auto dans une casse. Les informations sur les promos dans les magasins hard discount. Les coups de main altruistes au moment les plus inattendus. Un peu d’humanité à défaut de colère collective.

On sort de ce livre abattu et consterné. Les hommes et les femmes que décrit Aubenas avec chaleur et compassion sont presque des victimes de guerre. Une guerre économique générale et sans règles, dont le monde du travail est devenu le principal champ de bataille.