La fin des années 1980 a été une époque charnière du XXe siècle, durant laquelle de sombres périodes se sont achevées dans bien des régions du globe. Quelques mois après la chute du Mur de Berlin, le président sud-africain Frédérik de Klerk, poussé par les pressions insistantes de la communauté internationale, libérait Nelson Mandela, fondateur de l‘ANC, opposant historique au régime raciste de l’Apartheid et plus vieux prisonnier politique du monde (un quart de siècle de captivité). Dans un pays bientôt livré aux tensions armées entre partis et ethnies noires, et face à une minorité blanche très inquiète, Mandela, élu Président de la République en 1994, allait devoir relever un immense défi: refonder la nation sud-africaine en mêlant Blancs et Noirs dans une même conscience nationale, en comptant sur le sens du pardon des anciennes victimes devenues majoritaires et sur l’adhésion rapide des Afrikaners au nouveau régime multiracial. Un pari risqué mais nécessaire pour éviter la crise économique et la guerre civile, situation que le Zimbabwe voisin par exemple n’a put éviter.
La coupe du Monde de Rugby de 1995 allait offrir à Mandela l’occasion historique d’unir le peuple de son pays autour d’une cause sportive commune. La première séquence du film, un rien caricaturale mais très efficace, décrit bien les enjeux. Une avenue sépare deux terrains de sport. Sur l’un, bien entretenu, de jeunes Blancs équipés et habillés jouent au rugby, sport des collèges privés payants et de l’élite afrikaner. Sur l’autre, laissé à l’abandon, des Noirs en guenilles jouent au football, sport gratuit et universel des masses pauvres. Le convoi automobile qui libère Mandela de prison passe au milieu des deux stades, suscitant la joie des uns et le dégoût des autres. A quelques mois de la coupe, alors que l’équipe des Springboks, tenue à l’écart des terrains internationaux pour cause de boycott, découvrait défaites après défaites que son niveau de jeu était plus que médiocre, la majorité noire voulut effacer le nom et les couleurs de la formation nationale, symboles insupportables de l’ancien pouvoir raciste aux yeux de millions de Noirs. Contre sa majorité et l’opinion publique mais avec l’aide et l’appui du capitaine François Pienaar, Mandela mit tout en œuvre pour obtenir non seulement le soutien des Noirs à un sport de Blancs, mais surtout celui de toute la communuaté sud-africaine à une même cause sportive et nationale. On connaît la suite : la victoire inattendue d’un groupe porté par un peuple galvanisé et surpris de découvrir en lui de telles réserves de bienveillance et de mansuétude. Une nation « arc-en-ciel »fière d’avoir montré une autre image d’elle-même devant les caméras. A l’heure d’une mondialisation médiatique balbutiante, un milliard de spectateurs assistait en direct à la naissance symbolique d’une nouvelle nation.
On sait gré à Eastwood de ne pas avoir commis un film bêtifiant sur les vertus civique du sport, même si toutes les scènes d’entraînement ou de vestiaires ne sont toujours fameuses (voir l'exhibition des Springboks avec les jeunes d’un township). En boy scout peroxydé, Matt Damon n’est pas à son avantage. D’ailleurs, Invictus n’est jamais loin du petit catéchisme civique bien "comme il faut", édifiant et un peu ennuyeux, mi-tilleul, mi-guimauve. Si le metteur en scène semble souvent absent derrière sa caméra, il sait aussi hisser son propos vers plus de hauteur de vue, parfois avec une indéniable majesté visuelle (les remarquables scènes de match), souvent en se vautrant dans un moralisme tarte (la visite "pédagogique" de la geôle de Mandela par les Springboks). Drôle de film au fond, totalement anachronique dans son désir même de montrer des hommes transformés par des principes plus grands qu’eux, qu’ils incarnent presque à leur corps défendant parce que l’Histoire et les circonstances du moment l’exigent. A une époque où seuls comptent au cinéma le cynisme et la critique systématique, voici une démarche culottée. Invictus sait aussi devenir captivant lorsqu’Eastwood s’attarde sur le visage buriné de son ami, le grand Morgan Freeman, qui incarne Nelson Mandela avec évidence et autorité
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