La Guerre des mondes de Steven Spielberg. Science-fiction, Etats-Unis, 2007, 1 h 55. Acmé d’une brillante décennie au cours de laquelle Spielberg s’est enfin hissé à un niveau de maturité inédit, la Guerre des mondes est bien plus qu’une adaptation réussie du classique d’H.G Wells. Abandonnant l’approche régressive et infantile qui avait dominé jusque là son œuvre, Spielberg regarde la noirceur du monde en face. Sous couvert d’une invasion de Martiens, la Guerre des mondes met en scène le traumatisme collectif que les Etats-Unis ont subi après le 11 septembre, en utilisant un télescopage de séquences riches de sens, tirées de la mythologie hollywoodienne et de l'imagerie attachée à la Deuxième Guerre mondiale.
On sait le réalisateur hanté par ce dernier conflit, qu’il a illustré dans trois films et dont les images rémanentes hantent des œuvres a priori hors de propos (par exemple les scènes de foules égarées dans Rencontres du troisième type). Il calque ici la représentation traditionnelle de l’Exode européenne des années 1939-1941 sur un espace géographique et une société jusque là protégés. L’Amérique du film ressemble à si méprendre à la Pologne ou la France d’il y a soixante ans, envahies par les blindés de la Wehrmacht. Etonnante immixtion d’une apocalypse que l’on croyait réservée à la "vieille Europe". En vrai connaisseur du cinéma de son pays, Spielberg joue aussi avec la mémoire cinéphilique de ses spectateurs, en la confrontant à des souvenirs de grands classiques hollywoodiens qui traversent la Guerre des mondes comme autant de fantômes de catastrophes hautement cinégéniques. L’incendie des villes aperçu par les héros au sommet d’un promontoire rappelle celui d’Atlanta dans Autant en emporte le vent. Les foules hagardes et hargneuses qui s’entre-dévorent dans une bestiale régression collective sont les pendantes des zombies de Romero, qui prophétisait pour sa part une parousie consécutive à l’utilisation de l’arme atomique. Les grandes cages attachées aux flancs des machines extraterrestres, pleines de malheureuses victimes destinées à être gobées comme des mouches, ressemblent à celles que l’on rencontrait dans les camps de prisonniers de Voyage au bout de l’enfer. Les exemples abondent. En se nourrissant à ces deux sources (le cinéma et l’histoire), cette science-fiction très respectueuse du texte qu’elle adapte devient alors une manière d’exorcisme cinématographique dans lequel le public américain se confronte aux cauchemars qui assombrissent son proverbial optimisme. Byron Haskin n’avait pas procédé autrement dans sa propre adaptation de la Guerre des mondes (1953), où l’invasion martienne était la métaphore évidente d’un raz-de-marée communiste en terre américaine.
Il semble d’ailleurs que cette démarche ait changé l’univers mental de Spielberg, bouleversé les valeurs qui fondaient son cinéma depuis trente ans. Le héros est un père calamiteux qui se hisse à hauteur d’adulte pour protéger sa famille, au risque de mettre sa virilité en berne en adoptant une posture de mère de substitution (formidable relation entre Tom Cruise et Dakota Fanning). Le héros est un ouvrier aux limites de la paupérisation, pas un cadre supérieur bienheureux ou un représentant de l’ordre inflexible. Loin de la geste sacrificielle et altruiste des sauveurs de monde, il passe son temps à fuir, se cacher, louvoyer, écartelé entre sa terreur légitime mais peu glorieuse, et la nécessité de protéger les siens sans aucun soucis du bien collectif. Dans les films d’extrême-droite de Roland Emmerich (Independance Day), on sauve l’humanité au prix de sa propre vie. Ici, on sauve sa vie au mépris des autres. La peur engendre l’égoïsme et le chacun pour soi, loin des principes de l’Americana traditionnelle. De fait, la Guerre des mondes est aussi le portrait désenchanté d’une nation égarée dans ses repères et ses valeurs.
2 commentaires:
Merci article très complet
Merci article très complet
Enregistrer un commentaire