mercredi 21 octobre 2009

D'autres vies que la mienne.

Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, Paris, P.O.L, 2009.

Malgré les limites strictes que j’ai fixées à ce blog (parler d’œuvres ayant un rapport direct avec la matière que j’enseigne), je ne peux taire l’émotion immense qui m’a étreint à la lecture de ce fabuleux roman. Sorte de suite ouverte à Un roman russe, l’une des rares œuvres d’autofiction vraiment convaincantes de la scène littéraire hexagonale, D’autres vies que la mienne est un grand livre sur les héros du quotidien, les gens ordinaires qui se battent avec la vie, s’accommodent de la banalité du malheur et cherchent à réenchanter le présent, le leur et celui de ceux qu’ils aiment, avec les moyens du bord. C’est beau de bout en bout, écrit dans une langue harmonieuse et limpide, avec un style dont ne sourd aucune graisse inutile, aucun effet facile, aucun pathos déplacé. Carrère part de sa vie, de ses tracas intimes, pour ouvrir le champ de sa perception, changer d’échelle et porter sur ses contemporains un regard empli de compassion. Démarche chrétienne qui ne dirait pas son nom. En tous les cas, admirable.
Que peut y glaner le professeur d’histoire géographie ? En premier lieu, une évocation stupéfiante du tsunami sud-asiatique de 2004. Le portrait de ces voyageurs occidentaux, frères de nos illusions consuméristes, qui jouissent de la concrétisation de leurs fantasmes de catalogues touristiques mais ressentent un malaise tenace à déambuler dans des « usines hôtelières » de bord de mer, jouxtant une misère qu’ils contribuent pourtant à réduire par leur simple présence. Des voyageurs qui prennent en pleine face l’absurdité d’une catastrophe naturelle sans précédent. La vague ne balaye pas seulement les aménagements humains. Elle fait éclater le vernis qui masque la vérité profonde des sociétés et des individus. Aveuglement de la souffrance des étrangers face à celle des populations autochtones. Autisme dans lequel le drame plonge tout un chacun. Mais aussi solidarité spontanée du groupe, sursaut d’énergie chez les gens « qui veulent faire quelques chose ». Carrère décrit avec précision les effets de la vague sur le paysage et sur les sociétés littorales locales, la gestion hasardeuse du lendemain, dans les décombres des hôtels et des villages submergés. Un prologue précieux sur une misère de là-bas.
Et puis il y a ce morceau de bravoure incroyable de cinquante pages, véritable tour de force littéraire, où Carrère réussit à rendre passionnant la question la plus aride qui soit : le surcrédit à la consommation et ses conséquences juridiques. En racontant la croisade menée par deux « petits juges » de province contre les grandes compagnies de crédit actuelles, véritables usuriers légaux qui prospèrent sur la précarité, il fait à la fois preuve de pédagogie (on comprend tout des mécaniques financiers mises en œuvre pour gruger les consommateurs aux abois et les enfoncer dans une spirale de dépendance infernale ) et de lucidité face aux catastrophes qui plongent les pauvres dans une misère bien d’ici, dont les manifestations sont plus normées, plus raffinées, mais tout aussi accablantes que celles provoquées par une vague géante à l’autre bout de la Terre.
La grandeur d’un écrivain réside dans sa capacité à saisir les failles du monde qui l’entoure et à en rendre compte avec la sensibilité, les obsessions personnelles et les préoccupations formelles qui sont les siennes. Carrère est un très grand écrivain.